Janvier 1915

 

 

Le vendredi 1er janvier 1915, durant toute la nuit, les allemands ont célébré le nouvel an en tirant des coups de feu, en poussant des "Hoch" de joie et en parcourant les rues des divers quartiers, des torches à la main.

Le matin, la gendarmerie allemande a commencé à rechercher les 67 "conscrits" de la classe 1915. beaucoup ont réussi à échapper à l'arrestation.

 

Le canon sonne très fort, souvent en roulements ininterrompus.

Monsieur SOYEZ, photographe a été arrêté le 26 décembre 1914 sous l'inculpation d'outrage à l'armée allemande. Il a été condamné à 40 jours de cellule qu'il purge à la citadelle.

Le docteur SOLMON et les religieuses de sa clinique sont expulsés de leur établissement de la rue Watteau.

 

Les agents de police ont reçu l'ordre de saluer les officiers allemands.

Les perquisitions à domicile furent terminées le 1er janvier au soir; mais 16 hommes seulement avaient été trouvés.

Le général fort mécontent de ce résultat faisait appeler le 2 janvier monsieur Ramette lui demandant une liste complémentaire de jeunes gens et ajoutant qu'il n'a pas fait son devoir en ne favorisant pal l'appel des jeunes gens alors que suivant l'appréciation de M. HÉLOT, citée par le général "le maire n'avait qu'à se soumettre à ce qui lui était demandé"

 

Toujours avec un certain recul, monsieur Georges Desjardins rapporte le texte d'une affiche placardée le 20 décembre 1914.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Déjà le 20 décembre1914, la mairie était informée que le rayon appartenant à la kommandantur de Cambrai se trouvait légèrement modifié et comprenait pour l'avenir 95 communes.

La presque totalité des communes du Cambrésis figure sur cette liste à l'exception du Caudrésis et du Catésis.

Par contre une trentaine de communes dépendant de la sous-préfecture de Valenciennes sont rattachées à Cambrai.

 

 

 

 

 

 

 

 

Il y a à Cambrai 338 émigrés venus des communes voisines.

 

40 de ces émigrés avaient été évacués la veille sur Valenciennes et l'autorité allemande prévoyant le manque de vivres et ne voulant pas garder à Cambrai des bouches inutiles avait manifesté l'intention de continuer à évacuer ces malheureux. Cette nouvelle les impressionna vivement car ils se plaisaient à Cambrai où ils avaient rencontré le meilleur accueil.

 

 

 

 

 

 

 

 

M.A.C. Fonds ancien

 

 

Discours de l'adjoint au maire de Monchy au Bois.

 

Monsieur le Maire

Messieurs de la municipalité

Messieurs du Conseil Municipal

 

Le nouvel an qui s'ouvre aujourd'hui trouve à Cambrai, au milieu d'une population éminemment hospitalière, d'un groupe d'exilés, éloignés par de pénibles circonstances de leurs foyers éteints, de leurs demeures dévastées.

Ce groupe de française durement éprouvés, vient par ma bouche, monsieur le Maire, messieurs, vous dire toute sa profonde reconnaissance pour le réconfort qu'au prix de sacrifices admirablement consentis , vous leur avez apporté dans la détresse, et les soins que vous leur avez prodigués ainsi qu'une véritable mère Patrie en peut accorder à ses propres enfants.

Cambrai, messieurs, aura son nom à jamais gravé dans nos cœurs, et notre gratitude à son égard n'aura d'égal que notre attachement à notre pays natal.

C'est tout vous dire.

En ce jour, et au moment où, de toute notre âme, nous demandons à Dieu la réalisation de nos patriotiques espoirs, nous souhaitons pour vous, monsieur le Maire, et pour vous tous, messieurs, pour vos dignes familles, pour votre bonne et généreuse cité, un bref retour à des jours meilleurs, à une ère nouvelle de calme, de bonheur et de prospérité.

Ces désirs, nous en avons l'intime confiance, trouveront leur pleine réalisation et aucun de vos bienfaits ne sera perdu.

En terminant, laissez moi, je vous prie, messieurs, formuler un dernier vœu, nous concernant; nous que le malheur a atteint si durement, permettez moi de vous exprimer combien, tristes épaves jetées par la tourmente du moment, sur un rivage si hospitalier que le votre, nous souhaitons ne pas connaître les angoisses, de nouvelles peines, et de nouveaux exils.

 

A Cambrai

A sa municipalité

A ses enfants

A ses habitants

Toute notre vive et inaltérable reconnaissance.

 

 

Vœux aux adjoints.

 

Au nom de tous les membres du conseil municipal qui était présent (à l'exception de monsieur SAINSAUX) M. VRASSE, doyen d'âge à MM. RAMETTE et DEMOLON le discours suivant :

 

Chers messieurs les adjoints,

 

L'heure n'est point aux discours; elle est toute aux actes.

En ce moment, comme doyen d'âge du conseil municipal, j'en accomplis un exceptionnellement agréable, en venant, au nom de tous, au nom de nos honorables collègues vous offrir les vœux les plus sympathiques à l'occasion du renouvellement de l'année.

Un temps viendra, pas lointain, j'espère, où ils sera possible d'exposer et d'exalter vos mérites, acquis au risque de votre liberté et parfois même de vos vies.

Permettez moi, chers messieurs, dans notre intimité, d'en faire ressortir un des plus précieux : c'est d'avoir su, par votre patriotique abnégation et votre esprit judicieux, nous grouper autour de vous à cette heure du danger, oublieux de nos divergences d'opinions, de nos rivalités personnelles, dans la commune pensée des devoirs envers la Patrie.

Nous vous en remercions, messieurs, du fond du cœur et vous assurons de votre concours le plus entier et le plus désintéressé dans la mesure de nos forces et de mes moyens.

Puissiez vous, chers messieurs, garder votre santé pour mener à bien la lourde et périlleuse tache qui vous incombe; que la santé favorise aussi mesdames RAMETTE et DEMOLON et vos chères familles pour que après chaque laborieuse et pénible journée, vous puissiez, au repos de vos foyers, vous retremper dans la tendre affection familiale, augmentée encore, s'il est possible, par la certitude que vous y apportez de la satisfaction du devoir accompli et l'assurance de l'estime, de l'affection et de la reconnaissance de tous vos collègues et de tous vos concitoyens.

Georges Desjardins

 

 

En cas d'incendie, le service des pompiers sera assuré par les soldats allemands au même temps que les pompiers de la ville.

Les mœurs se sont dégradées depuis l'arrivée des allemands. Des prostituées françaises n'hésitent pas à choisir pour partenaires les militaires de l'armée d'occupation.

Sur demande de l'autorité allemande, un hôpital doit être créé et le choix s'est porté sur l'établissement Blanche de Castille. La municipalité avait choisi la rue des Bleuettes mais finalement, les femmes seront soignées à la caserne de gendarmerie inoccupée depuis l'invasion.

 

 

Samedi, on dit que des affiches nous annoncent le rationnement de la viande et puis ce sera celui du pain. La ration de pain sera de 350 grammes par personne.

 

 

Dimanche 3, à une heure et demie ont eu lieu les funérailles d'un officier allemand, un aviateur dont l'aéroplane a été détruit par un appareil anglais il y a huit jours.

 

Sur les murs de notre hôtel de ville, transformé en Kommandantur, les Allemands ont affiché le nombre de prisonniers de guerre en Allemagne. Le total s'élèverait, selon leurs dires, à plus de 586 000, parmi lesquels plus de 219 000 Français. La population reste un peu sceptique devant les chiffres publiés.

 

 

Le lundi 4 janvier, les Allemands n'ont que seize jeunes gens de la classe 1915, et ils trouvent ce chiffre insuffisant. On raconte qu'ils vont mettre des affiches pour menacer les réfractaires des peines les plus terribles s'ils ne se présentent pas : ce moyen leur aurait réussi à Caudry où ils n'avaient eu que quinze conscrits; leurs procédés d'intimidation en auraient fait venir une centaine. En attendant, nos jeunes concitoyens sont enfermés à la caserne des cuirassiers et on exige de la ville trois francs par jour pour l'entretien de chacun d'eux. On ne les emmène pas en Allemagne, pour le moment du moins.

 

La caserne de gendarmerie, rue Saint-Lazare est transformée en lazaret pour femmes syphilitiques.

Outre le contingent de vénériennes de Cambrai, l'autorité allemande y a fait entrer deux femmes de Bapaume.

La ville de Cambrai doit pourvoir à l'installation du dit lazaret et fournir les concierge, cuisinière et le personnel de service. L'alimentation est aussi à la charge de la ville. Le service de la police des mœurs est fait par la gendarmerie allemande.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Conformément à ces nouvelles instructions le Maire de Cambrai est autorisé à délivrer les sauf conduits nécessaires pour se rendre dans les communes suivantes :

Neuville Saint-Rémy, Sainte-Olle, Proville, Niergnies, Awoingt, Escaudoeuvres, Tilloy, Cauroir, Morenchies, Fontaine Notre-Dame, Rumilly.

 

 

Mardi, le gouverneur allemand destitue monsieur RAMETTE coupable à ses yeux d'avoir favorisé l'échec du "recrutement" de la classe 1915.

Le conseil municipal décide à l'unanimité de le maintenir dans ses fonctions de Maire mais pour les rapports avec l'autorité allemande, il sera remplacé par le second adjoint monsieur Jonathan DEMOLON.

Monsieur Émile DELVAL, prend connaissance, pour la première fois de la "Gazette des Ardennes", journal imprimé en français par les allemands. C'est ainsi qu'il apprend par les communiqués la présence allemande à Tracy-le-Val, au Bois de Saint-Mard, au Nord de Compiègne.

 

Les allemands ont entrepris de construire un chemin de fer allant de Bapaume dans la direction d'Albert. Ils ont pris les hommes dits mobilisables pour les y faire travailler.

Des aéros anglais auraient lancé des bombes pour détruire le travail. Un certain nombre de civils auraient été tués ou blessés.

 

 

 

 

 

 

 

 

La Gazette des Ardennes

UNIVERSITÄTS BIBLIOTHEK

 

 

 

Prisonniers en Allemagne.

 

Le 5 janvier la kommandantur faisait connaître par l'avis suivant le nombre de prisonniers détenus en Allemagne au 31 décembre. :

A la fin de l'année le nombre de prisonniers de guerre se trouvant en Allemagne, à l'exclusion des prisonniers civils s'est élevé à 8 138 officiers et 577 875 soldats :

 

3 459 officiers dont 7 généraux et 215 205 soldats russes.

3 575 officiers dont 18 généraux et 306 294 soldats belges.

612 officiers dont 3 généraux et 36 852 soldats anglais.

492 officiers dont 3 généraux et 18 824 soldats français.

 

Le mercredi 6 janvier 1915, au matin, une nouvelle affiche concernant les jeunes gens s'étale sur les murs de la ville. Elle est ainsi conçue :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cette affiche est posée aussi dans les communes qui relèvent de la kommandantur de Cambrai : Proville, Rieux, Boussières, etc. Elle excite l'indignation générale ; celle qui se trouvait à la porte de Paris a été lacérée, à peine posée.

La municipalité, pour obéir à l'injonction, fait annoncer en ville, par le crieur public, que tous les jeunes gens nés en 1895, soit à Cambrai, soit ailleurs, doivent, se faire inscrire à la mairie, de neuf heures à cinq heures.

Il paraît que deux nouvelles affiches, plus sévères et plus menaçantes sont préparées en cas de nouvelle résistance. C'est bien triste.

La kommandantur a permis au maire de Cambrai de délivrer, pour une période de quatorze jours, des sauf-conduits permettant d'aller dans les communes limitrophes.

Le canon est de plus en plus violent. Il a tonné presque sans arrêt la nuit dernière comme le jour.

 

Le jeudi 7 janvier 1915 :

 

Obéissant toujours au mobile de la crainte à exercer sur les populations, l'autorité allemande a fait afficher aujourd'hui cet avis :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Prise d'un beau zèle, et de sympathie pour les fonctionnaires, l'autorité allemande envoie l'ordre suivants:

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vendredi 8, c'est aujourd'hui que les conscrits de la classe 1915 devaient comparaitre à la mairie : il n'en est venu que deux, d'Estourmel, qui avaient des cas de réforme et ont été exemptés séance tenante. Le commandant a réclamé aux maires, qui étaient tous présents, les listes dont ils devaient être munis et il les a congédiés. Que va-t-il advenir? On croit que l'on va continuer, avec une nouvelle rigueur, les perquisitions commencées.

On avait peur de manquer de calendriers : on en a pourtant. Seuls les calendriers à effeuiller sont rares, mais l'imprimerie Deligne en a imprimé sur carton, et elle en offre même à ses clients un superbe qui reproduit une aquarelle de monsieur DECISY : la Porte de Berlaymont. Elle a édité aussi des calendriers-blocs avec une feuille pour chaque semaine, et deux sorts d'agendas. Voilà qui va nous rendre un grand service.

On a manqué de tabac, d'allumettes, de café: on vient maintenant vous en offrir à domicile, de provenance belge. Les bougies, le sel faisaient défaut : on en trouve à profusion. Mais nous sommes privés de tant d'autres choses : journaux et revues, livres nouveaux, surtout lettres de l'extérieur. Certaines denrées alimentaires comme le poisson sont introuvables; faisons pourtant une exception pour les harengs-saurs !

 

M. LERICHE, conseiller général, maire de Ribécourt, a été arrêté avec quelques notables de sa commune, à cause des conscrits de 1916 qui ne se sont pas présentés.

A Cambrai, l'absence de ces jeunes gens a été également complète, sauf deux infirmes. Cette façon de faire paraît fort heureusement générale. Leur colère va s'exercer contre les différents maires; à Noyelles, j'aimerais que la fabrication fût terminée quand ils viendront faire ces recherches.

Les journaux allemandes publient les communiqués qui nous sont nettement favorables. Ils rapportent, d'après un journal français que, sur 460 000 blessés, 55 pour 100 ont repris du service, et 2 et demi pour cent seulement seraient morts.

Ils disent que la proportion du territoire français actuellement envahi par eux serait seulement sue 8 pour cent de la superficie totale.

 

 

 

Samedi 9 janvier, à Cambrai, la municipalité a été ébahie de voir que la kommandantur lui offrait de lui vendre de l'alcool pour l'éclairage, avec des lampes et manchons ad hoc. C'est sans doute afin d'écouler les stocks d'alcool qu'on a pris chez M. MALOT. On a répondu qu'ayant le gaz et l'électricité, personne ne songe à bruler de l'alcool et qu'on avait pas besoin de la marchandise offerte.

 

Dans certaines communes, les allemands ont commencé à percevoir les impôts et préparent même une opération à Cambrai.

Monsieur DESJARDINS, lors d'un voyage à Valenciennes a constaté que cette ville était complètement ravitaillée en toutes sortes de denrées à l'exception du pain dont l'attribution est limitée.

La mairie de Cambrai a donc adressé une lettre à l'autorité allemande:

 

Cambrai, 9 janvier 1915

 

A l'Étappen kommandantur de Cambrai

 

Nous apprenons que les commerçants de Valenciennes sont autorisés à s'approvisionner à Bruxelles de denrées alimentaires de toutes sortes et nous venons demander la même faveur pour les commerçants de Cambrai.

Comme le font ceux de Valenciennes, les commerçants de Cambrai désigneraient quelques uns d'entre eux, qui pourraient, avec l'autorisation de l'autorité militaire allemande se rendre à Bruxelles une fois ou deux par semaine pour acheter les denrées nécessaires à la population.

L'administration municipale ose espérer que l'autorité allemande voudra bien accorder l'autorisation sollicitée en même temps que celle pour les délégués des commerçants d'utiliser le chemin de fer.

A l'avance nous adressons nos remerciements.

Le Maire de Cambrai

Signé : J. Demolon adj

 

Georges Desjardins

 

Le dimanche, le canon est de plus en plus violent. Il s'est fait entendre vers 11 heures du matin pour augmenter jusqu'à quatre heures de l'après-midi un peu au Nord d'Arras.

 

 

Le lundi 11 janvier, une affiche jaune est apposée sur les murs. Il s'agit de l'avis allemand concernant l'exécution des deux officiers français à Hénin Liétard reproduite le 7 janvier.

 

La kommandantur a fait demander à la mairie quelles quantités de tabac et d'allumettes se trouvaient encore en ville et quels étaient les commerçants qui accepteraient d'en continuer la vente pour le compte de l'autorité allemande. Il n'y a pas de petits profits pour nos occupants.

 

 

Mardi, Il y a quelques jours, les allemands ont fait inviter la ville de Cambrai à prêter de l'argent sur les bons de réquisition et les billets de logement remis par eux. A leur lettre, ils avaient joint un long exposé de motifs. Pareille demande était adressée aussi à la Caisse d'épargne et à la Chambre de Commerce.

Pour ce qui concerne les billets de logement, la réponse était facile : ils ne sont pas payés par la ville et on ne sait pas s'ils le seront ni à quel taux; ils ne représentent donc aucune valeur.

 

 

Mercredi 13, le bruit court que les russes auraient remporté deux victoires, l'une sur les allemands, l'autre sur les autrichiens. On dit aussi que l'armée française aurait poussé, dimanche dernier, une pointe jusqu'à Arleux. (???)

La Gazette des Ardennes publie un télégramme de S.S. Benoit XV à l'empereur GUILLAUME pour lui demander qu'il y ait, entre les belligérants, un échange de prisonniers reconnus incapables de porter les armes. Le Kaiser répond par une réponse assez vague, qui peut être interprétée comme un acquiescement, mais très peu nette.

 

Le temps continue à être affreux pour nos pauvres soldats; il est impossible de marcher dans les terres qui sont saturées d'eau; donc il ne doit pas y avoir eu d'opérations importantes, comme celles dont on fait courir le bruit. Succès français à Pont-Lez-Brie, grande victoire russe aux quatre rivières, et sans plus de vraisemblance, occupation d'Arras par les allemands.

 

 

Jeudi, le canon qui gronde toujours depuis des semaines redouble d'intensité aujourd'hui et cela dure jusqu'au soir.

 

Aucune solution n'étant intervenue, la lettre de rappel suivante était adressée :

 

La kommandantur de l'Étape a bien voulu transmettre à l'inspection des Étapes à Valenciennes avec avis favorable une demande de la ville de Cambrai relative à la possibilité d'aller se ravitailler une fois par semaine à Bruxelles.

La kommandantur de l'Étape nous obligerait en nous faisant savoir si la ville peut espérer bientôt obtenir l'autorisation de faire effectuer ce voyage.

Remerciement anticipés

Le Maire

Signé : J. Demolon adj

Georges Desjardins

 

 

Le vendredi 15 janvier 1915, les vivres de toutes sortes se raréfient : la municipalité a sollicité de la kommandantur l'autorisation pour quelques commerçants d'aller chercher à Bruxelles du ravitaillement; à Valenciennes, grâce à des voyages hebdomadaires en Belgique, les approvisionnements s'opèrent d'une manière satisfaisante. Le gouverneur a accepté de transmettre cette demande à l'inspection d'Étape de la 6ème armée, avec avis favorable, mais on n'a pas eu de réponse, malgré une nouvelle insistance.

 

Le duel d'artillerie se poursuit sans discontinuer, il n'est pas possible de s'y habituer, c'est d'autant plus sinistre que nous n'en connaissons ni les incidents, ni le résultat.

 

Céréales

Le 15 janvier l'ordre suivant était publié. Je mets en regard des questions posées les réponses qui furent faites pour Cambrai.

 

I au maire de Cambrai avec mandat de faire publier l'ordre suivant par affiches et crieurs publics :

1- Les céréales non encore battues devront être battues immédiatement.

2 – Les habitants de chaque commune devront se prêter aide réciproque pour le battage des céréales.

3 – Les maires sont rendus personnellement responsables de la stricte exécution de cet ordre; à ce sujet, on fait observer que dans chaque commune le battage sera surveillé militairement et de façon minutieuse.

 

II Le maire devra indiquer jusqu'au 18 janvier 1915, au plus tard, à la kommandantur d'Étape à Cambrai :

1-Combien de céréales non battues spécifiées selon leur nature, se trouvent encore sur le territoire de la commune. (60 à 70 H de blé, 65 à 75 H d'avoine, 15 à 20 H d'orge)

2-Si les ouvriers en nombre suffisant sont disponibles pour le battage.

3-Les machines à battre existent en quantité suffisante; dans la négative de combien de machine à battre on a besoin d'urgence. (les machines à battre suffisent).

 

 

Cambrai 15 – 1 - 1915

Au maire de Cambrai

Avec ordre de répondre immédiatement, au plus tard jusqu'au 20 de ce mois :

1-combien de noyers se trouvent sur le territoire de la commune? (150)

2-quel est l'âge de ces arbres? (de 20 à 100 ans)

3-quelle est la hauteur de chacun de ces arbres? (1 à 7 m)

4-quel est le diamètre de chacun de ces arbres :

a – en haut (de 0,30 à 0,75 de diamètre en bas)

b – en bas

c – au milieu

5- si parmi ces arbres il s'en trouve à tronc creux. Combien? (30)

6- si ces arbres sont pourvus de branches à la partie inférieure du tronc. (5)

7- quelle est la station la plus proche? (Cambrai)

 

 

Samedi : Hier soir, à neuf heures un quart, trois coups de feu successifs ont soudain troublé le silence de la nuit. Contre qui ont-ils été tirés ? Contre un passant attardé? Les sentinelles ont la consigne de se servir de leurs armes contre tout civil qui circulerait après huit heures du soir. Sont-ce simplement des signaux ? Mystère.

 

Les allemands semblent de plus en plus à court d'argent. En ce moment, ils raflent tout, non seulement le blé, les céréales, le sucre, mais tout ce qu'ils trouvent à leur convenance : le Comptoir Linier, la blanchisserie Brabant, M. Jules BOULANGER, rue Sadi Carnot, M. BERTIN, ont vu enlever tous leurs tissus, M. FAUVILLE, la graine de lin qu'il avait dans ses hangars; l'usine Garin, des machines de tous genres; les Docks, le sucre des entrepôts.

 

Une gerbe de nouvelles aussi sensationnelles que peu fondées : les autrichiens, battus par les russes qui ont franchi les Carpates, ont réclamé à GUILLAUME leurs troupes et leur matériel qui sont sur le front français; sur son refus, ils déclarent qu'ils vont faire la paix avec les russes en leur cédant la Galicie.

A Pont-Les Brie on a fait sauter une des digues du canal qui, à cet endroit, coule en tranchée au dessus du niveau de la campagne et les allemands, qui ne s'attendaient pas à "celle-là", se sont laissés inonder et sont morts noyés, au nombre de six mille. Les ruses d'Hannibal ne sont rien auprès de ces trouvailles de génie (??) qui débarrassent le sol des myriades d'ennemis aussi aisément que d'une fourmilière !! A entendre certains, il n'y a qu'à souffler sur les allemands pour les faire disparaître. Hélas! Jusqu'ici à Cambrai, le moyen n'a pas réussi! Nous les avons toujours.

 

Aujourd'hui les allemands enlèvent de chez M. GARIN des machines outils.

 

Cambrai 16 janvier 1915

Monsieur le général gouverneur ,

 

Confiant dans vos sentiments d'humanité et de justice, j'ai l'honneur de vous exposer ce qui suit :

Dans le courant du mois de novembre, M. le Baron de Welzer, au cours d'une visite qu'il nous a faite à la mairie nous a déclaré que nous allions, dans un court délai manquer de vivres et particulièrement de céréales. Il nous a invités, d'une façon très pressante, à écrire une lettre au gouvernement suisse, chose que nous avons faite. Au cours de la conversation, M. le Baron de Welzer nous a dit que dans l'étendue de la kommandantur, l'armée d'occupation s'abstiendrait à l'avenir de réquisitionner des céréales.

 

Depuis cette époque, nous n'avions rien reçu du gouvernement suisse, ni réponse, ni vivres, et par contre nous avons fourni le pain, en quantité très importante à l'armée allemande.

Aujourd'hui, lorsque nous avons fait face à de très nombreuses réquisitions de toutes espèces, l'autorité allemande ordonne la confiscation générale de tout ce qui reste encore de blés et farines.

Dans ces conditions, la population sera affamée d'ici peu car vous n'ignorez pas que le pain est la base de son alimentation

 

J'ai donc cru utile, monsieur le général, d'appeler votre attention sur cette situation fort sérieuse, persuadé que vous donnerez immédiatement les ordres nécessaires afin d'éviter à la population de Cambrai les souffrances de la faim, vous souvenant qu'il n'est pas un exemple dans l'histoire que la population de toute une région, jusqu'à ce jour approvisionnée abondamment, soit affamée, surtout lorsqu'elle s'est soumise, comme la notre, avec calme et dignité aux dures lois de la guerre

 

D'autre part, l'ordre de confiscation frappe aussi la nourriture des animaux, le lait, le beurre et la viande déjà si rares, vont de ce fait manquer également pour les ambulances, les enfants et les habitants.

 

Je fait appel, monsieur le général, à vos sentiments d'humanité afin que vous intercédiez auprès de l'inspection des Étapes pour faire rapporter cette mesure.

 

Veuillez recevoir, monsieur le général, l'expression de mes sentiments les plus distingués.

 

Signé : J. Demolon, adj

Georges Desjardins

 

 

Naturellement, cette lettre restera sans réponse et la mesure fut maintenue.

 

 

Le dimanche 17, l'autorité allemande fait prévenir par les maires la population que toutes les farines et céréales doivent lui être livrées on remettra pour les trois quarts, un bon indiquant le poids, sans indication de prix, et pour le dernier quart, un autre bon donnant droit à de la farine de seigle.

Les allemands viennent d'afficher à l'Hôtel de Ville un insuccès assez grave pour nous, du coté de Soissons, 5 300 prisonniers et presque autant de morts, espérons que c'est exagéré. Par ailleurs on ne sait toujours rien.

 

 

Lundi, les allemands ont annoncé hier, par affiches, que, sous les yeux de leur empereur, ils avaient infligé une défaite à nos troupes près de Soissons, leur faisant repasser l'Aisne précipitamment, prenant plusieurs milliers de prisonniers, ainsi que force canons et mitrailleuses… On ne croit guère à leurs nouvelles.

 

Une nouvelle affiche a confirmé notre échec près de Soissons, en l'aggravant; mais un officier allemand a dit qu'il y avait exagération; cela se pourrait bien, car ils annoncent que l'action s'est passée en présence du "chef suprême de l'armée"; peut être a-t-on voulu flatter le Kaiser en lui attribuant un résultat important. Ils ont amené ce matin dix sept prisonniers pris à Blangy-Lez-Arras sans armes, travaillant à une tranchée avancée. Ils auraient, dit-on, subi un nouvel échec à Arras.

Nous avons été officiellement informés, à Noyelles, qu'à partir du 20 janvier, la kommandantur de Bapaume serait transférée à Hermies-le-Grand, c'est à dire à 16 kilomètres en arrière; ce n'est pas un indice favorable pour eux.

 

 

Le mardi 19 janvier : Hier, un aéroplane allemand est tombé sur une maison à Anneux : l'officier-pilote (qui logeait chez M. Fernand DELIGNE) a été tué ainsi que son observateur.

Beaucoup de trains, une dizaine au moins, sont passés sur le boulevard de la Liberté, emmenant vers Marquion du matériel et des marchandises. On n'entend plus du tout le canon aujourd'hui. Arras serait-il pris, comme ils l'ont, une fois de plus, prétendu ces jours derniers?.. Non, car ils n'auraient pas manqué de l'annoncer par affiches.

 

Je viens de lire le "Matin" du 14 janvier. Il donne quelques renseignement sur l'affaire de l'Aisne vers Soissons. Les allemands, pour enlever une faible hauteur, auraient fait agir tout un corps d'armée. Ces troupes se seraient avancées en masses compactes, sacrifiant énormément d'hommes pour un bien mince résultat militaire.

Nos régiments, écrasés par le nombre, auraient dû céder un peu de terrain.

Saint-Mihiel seul forme un angle rentrant chez nous, ce que pour nous qui connaissons mal la suite des opérations, parait assez inexplicable.

Jules Hélot

 

 

Mercredi, au matin, à 7 heures, les allemands ont célébré à la cathédrale une messe solennelle pour l'anniversaire de la Reine de Bavière.

A une heure et demie de l'après-midi ont eu lieu les funérailles des deux victimes de l'accident d'aéroplane.

 

 

Jeudi 21, on dit que le Président de la République, le Tzar, le roi d'Angleterre et le Kaiser ont accepté la proposition faite par Benoit XV d'échanger les prisonniers reconnus inaptes au service militaire.

 

 

Le vendredi 22 janvier, les allemands vont célébrer le 27 la fête de leur empereur et ils auront un service religieux à la Cathédrale : ils ont demandé, ce jour là, de pouvoir se servir des grandes orgues : M. l'archiprêtre DESCHREVER a refusé net. La chose a été rapportée au gouverneur qui a aussitôt écrit à M. DEMOLON la lettre suivante :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La Mairie communiquera ce factum à M. le chanoine DESCHREVER, en l'accompagnant de ce mot :

 

 

 

 

 

 

 

 

M. l'archiprêtre prit sa bonne plume et répondit dans les termes suivants :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La fête n'eut pas l'éclat que l'on pouvait supposer, car le 27 janvier il y eut une assez violent canonnade ; elle se borna à une revue passée sur la Grand Place des 8 à 900 hommes présents à Cambrai et aux cérémonies religieuses.

 

La population continuait à être sans aucune nouvelle des prisonniers civils et s'en montrait d'autant plus inquiète que le bruit courait en ville que de nombreux prisonniers mouraient en Allemagne, faute de soins et d'alimentation suffisante.

 

Le 22 janvier, nous décidions donc l'envoi de la lettre suivante :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A cette demande, l'autorité allemande répondait le jour même par la fin de non recevoir suivante :

 

 

 

 

 

 

Le samedi 23 janvier, tous les prix augmentent : le beurre coute maintenant 2 Fr la livre au lieu de 0 Fr 60; le chocolat de qualité commune (on n'en trouve plus d'autre), 1 Fr 80 la livre au lieu de 1 Fr 30. si cela continue, les pauvres seront de plus en plus à plaindre.

 

Le canon tonne dans toutes les directions.

 

 

Dimanche 24, les allemands ont occupé tous les moulins.

 

Le lendemain lundi, rien de nouveau . Un peu de canonnade au loin. On dit que Saint-Quentin est repris par les français : c'est au moins la cinquantième fois qu'on lance la nouvelle.

Beaucoup de nouvelles, comme toujours, circulent de bouche en bouche. Les plus vraisemblables sont que le général Pau est allé prendre un commandement à Varsovie et qu'une armée anglaise remplace nos troupes à Arras. Celle qui mérite le moins de crédit est celle de la reprise de Saint-Quentin. Que de fois, hélas, nous aura-t-on annoncé la reprise des villes voisines où nous apprenons, peu de temps après, que les mêmes bruits ont couru concernant la délivrance de notre cher Cambrai !(Jules Hélot)

 

 

Mardi, la kommandantur fait savoir aux maires qu'ils n'ont plus le droit de délivrer aucun laisser passer : il faudra les demander à la kommandantur, en présentant une carte d'identité qui sera revêtue de la signature du demandeur et portera sa photographie autant que possible.

Une autre prescription vise les maladies contagieuses : elle est publiée dans les termes suivants :

 

L'état sanitaire à Cambrai devenait moins bon et quelques nouveaux cas de fièvre typhoïde étaient signalés dans la population. Aussi l'autorité allemande faisait elle publier l'avis suivant :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le mercredi 27 janvier, les allemands ont célébré aujourd'hui la fête du Kaiser avec grand messe et revue des troupes. Un aéroplane a survolé la ville, laissant flotter au bout de ses ailes des banderoles de fête.

 

En plus des festivités ci-dessus annoncées, il y a eu un concert au jardin public.

 

 

Le jeudi, la kommandantur nous a avisés que c'était à elle et non pas aux maires qu'on devait désormais demander des laisser passer; or, aujourd'hui elle refuse d'en donner, même pour les communes les plus voisines, comme Fontaine Notre-Dame et Escaudœuvres. Il faut donc rester chez soi. Calme complet, on n'entend pas le canon.

 

La Mairie recevait l'ordre suivant :

 

A la Mairie de Cambrai

Ordre de la kommandantur

 

1-la totalité du blé et du seigle devra être transporté au magasin central de la kommandantur d'Étape de la rue des Capucins, immédiatement et aux jours déjà indiqués (lundi, mercredi, vendredi).

 

2-Tous les moulins devront être fermés. Les maires assument la garantie personnelle que les moulins ne continueront pas à fonctionner.

 

3-Tous les maires devront annoncer dans les trois jours à la kommandantur d'Étape de Cambrai :

a- combien de boulangers se trouvent dans la commune

b- comment ces boulangers s'appellent et où ils habitent

c- les quels de ces boulangers sont aptes à cuire le pain de seigle.

 

Cet ordre était précurseur du rationnement du pain et de la suppression de l'emploi de la farine de blé et son remplacement par la farine de seigle

En effet, le lendemain la gendarmerie se présentait chez les boulangers, leur demandait la quantité de farine dont ils étaient possesseurs et lorsque cette quantité était jugée importante ils en confisquaient une partie.](Georges Desjardins)

 

 

Le vendredi 29 janvier, le gouverneur a fait savoir aux maires que tous le moulins doivent être fermés et que la totalité de la farine qui existe doit être transportée à l'entrepôt allemand (manutention). En même temps, les gendarmes se sont présentés dans les boulangeries et ont enlevé la plupart des balles de farine. Devant l'émoi de la population qui craint la famine, le maire à écrit à la kommandantur pour demander les moyens de fournir du pain à ses administrés.

On lui a répondu que désormais les boulangers devraient faire leur pain avec de la farine de blé et de seigle mélangées, et que Cambrai était la seule ville où l'on ait encore eu jusqu'à présent de la farine de froment. Le magasin d'étapes fournira la farine de seigle et on apprendra aux boulangers la façon de l'utiliser.

Nous nous moquions du pain de munition allemand : nous le trouvions, non sans raison, d'un goût détestable : nous allons être condamnés à en manger de tout à fait pareil.

 

Samedi 30 un bruit alarmant circule en ville aujourd'hui : on dit que les allemands vont convoquer par affiches tous les hommes de 17 à 48 ans, à se présenter à l'Hôtel de Ville pour se faire inscrire et répondre désormais à l'appel qui sera fait par l'autorité occupante à des dates déterminées.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le dimanche 31 janvier 1915, l'affiche que l'on redoutait a été posée : elle intime l'ordre à tous les hommes de 17 à 45 ans, actuellement à Cambrai, d'aller immédiatement se faire inscrire à la Mairie. "en vue d'un recensement" (??).

Pour achever de nous décourager, l'ennemi annonce par affiche mise à l'Hôtel de Ville, qu'après trois jours de combats, les français ont été repoussés sur toute la ligne, aux environs de Soissons, perdant plusieurs milliers d'hommes.

 

Il est question de victoires importantes remportées par nos troupes à Verdun et dans le Nord, mais l'origine de ces nouvelles est inconnue, de sorte qu'on ne les accepte que sous réserves.

Le général demandait qu'il leur soit communiqué la liste des prisonniers civils envoyés le 20 septembre en Allemagne; il lui était répondu dans les termes suivants :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce jour, le général gouverneur informe M. GODCHAUX, interprète, que la ville de Cambrai est rationnée à partir du 1er février à :

108 grammes de farine de seigle pour adultes

70 grammes de farine de seigle pour enfants

Ce qui représente environ 150 grammes de pain pour les grandes personnes et 100 grammes pour les enfants au dessous de 10 ans.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CAMBRAI HISTOIRE

 

 

La vie à Cambrai pendant la première guerre mondiale

JANVIER 1915