Février 1915

 

 

Le lundi 1er février 1915, Une cinquantaine d'hommes, obéissant aux ordres des allemands, sont allés se faire inscrire à la Mairie. Ce sont ceux qui vont avoir 45 ans.

Les allemands ont fait le recensement des 44 ânes et des 17 mulets qui se trouvent à Cambrai.

 

Au cours d'une conversation, le général disait à M. DEMOLON : "Dans certains districts on prend la liste des hommes de 17 à 48 ans; M. Hélot ayant réclamé pour ces communes, on vous avisera d'ici quelques jours de la limite d'âge exacte."

 

Les allemands prétendent donner des cours de fabrication de pain aux boulangers de Cambrai. Il s'agit naturellement de pain de seigle. Un certain nombre de boulangers de Cambrai acceptent cette proposition.

En voici la liste :

 

WAROQUET avenue Victor Hugo

GOUBET Vieux Chemin de Carnières

SALUARD rue des Rôtisseurs

PAMART rue des Liniers

TUROTTE rue de Noyon

WILMOT porte de Paris

SÉGARD allée Saint-Roch

WILMOT LEROY avenue Jules Ferry

HERLIN rue d'Inchy

RICHARD rue des Capucins

TAQUET rue des Feutriers

COUTANT rue Louis Blériot

HERBERT rue Cantinpré

TUROTTE rue Cantinpré

LECOUFFE rue de Péronne

WILMOT route de Paris

 

Les boulangers suivants refusèrent :

 

BOULET rue Saint-Aubert

WIMMER rue de l'Arbre d'Or

TIBERGHIEN place d'Armes

TABARY place d'Armes

CAILLIEZ rue des Carmes

DELAINE place Au Bois

LESSIN place Au Bois

PRÉVOST rue Porte Robert

CRÉPIN rue de Selles

WARNIER rue de Selles

MITERNIQUE rue de Crèvecœur

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Boulangerie TUROTTE rue de Noyon

Photo collection personnelle

 

Mardi 2, en attendant, par précaution contre la famine, tout Cambrai confectionne ce qu'on appelle des "croûtes" : ces jours-ci, on a fait d'interminables queues à la porte des boulangeries pour se procurer les derniers pains blancs. On découpe ces pains en tartines minces que l'on met griller dans les fours ou sur les poêles : on a ainsi des tranches de pain desséchées qui pourront se conserver longtemps.

 

Le 3 février, pour la première fois, nous connaissons le pain de seigle. L'extérieur est encore très appétissant, avec sa croute un peu foncée, dorée quand même. Mais l'intérieur est gluant, visqueux, la mie a un goût sûr et désagréable de lessive : on l'atténue un peu en coupant de fines tartines que l'on grille; le pain n'en est pas moins massif, lourd, indigeste et très mauvais.

 

Jeudi, au cours d'une conversation avec M. DEMOLON, le gouverneur a insisté pour que les homes se fassent inscrire; aucun danger ne les menace, a-t-il déclaré. Seuls seront punis et peut-être envoyés en Allemagne ceux qui n'obéiraient pas; d'ailleurs, on ne donnera de cartes d'identité qu'à ceux qui se seront soumis. Si la ville n'obéit pas, l'autorité supérieure allemande la punira en y mettant au moins 12 à 15 000 hommes en garnison.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vendredi 5 février, les hommes se font inscrire sans enthousiasme. Il n'y a encore que 400 noms.

Tandis que Neuville Saint-Rémy est privé de pain, à Cambrai le pain est plus laid, plus gris que les jours précédents; il prend la couleur du pain d'épice.

Furieuse canonnade durant tout l'après-midi vers le Nord-Ouest. Les avions survolent Cambrai en permanence.

 

Samedi 6, la canonnade s'est faite plus lointaine et moins forte toute la journée.

 

Notre pain est de plus en plus mauvais : il est devenu tout à fait brun, la mie est gluante et se détache de la croûte. Les chiens n'en voudraient pas et il faut se contenter de cela, au grand détriment de nos estomacs qui protestent et nous font souffrir.

La viande se raréfie : il y avait le matin chez le boucher ni bœuf, ni veau, seulement un peu de mouton.

 

 

Dimanche, le canon tonne très fort dans la direction de Lens, La Bassée, Givenchy.

 

 

Le lundi 8, les allemands s'emparent des choux dans les jardins et souillent ceux qu'ils ne prennent pas de façon dégoutante.

 

 

Mardi, les allemands on cerné le village de Neuville Saint-Rémy et emmené une dizaine d'hommes qu'ils ont amenés à Cambrai.

 

Le mercredi 10 février, les hommes arrêtés à Neuville Saint-Rémy ont été relâchés.

 

En réponse à la lettre de protestation du conseil municipal, au sujet de l'alimentation, le gouverneur a fait transmettre au Maire la note suivante :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quelques grammes en plus, c'est peu de choses, mais on n'en fait pas fi, au contraire !

 

Jeudi, le pain devient de moins en moins mangeable et nous donne d'intolérables douleurs d'estomac; aussi beaucoup de cambrésiens, qui se sont procurés quelques provisions de farine, pétrissent du pain qu'ils font cuire dans le four de leurs poêles.

 

Le vendredi 12, nouvelle affiche concernant les hommes : cette fois, la limite d'âge est encore reculée :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le prix du pain est fixé à 0,50 le kilo : nos maitres vendent en effet leur mauvaise farine de seigle 56 francs 25 les 100 kilos, alors que la farine de blé valait 36 francs. La Mairie annonce la majoration de taxe par l'affiche suivante :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le samedi 13 février, on vient de coller les affiches qui convoquent les hommes à comparaitre chaque mois devant les allemands pour un contrôle régulier. En voici le texte :

 

 

 

 

 

 

Dimanche 14, les allemands veulent infliger à la ville de Cambrai une nouvelle contribution de guerre de 800 000 francs.

 

 

Le lundi 15, on raconte que la gare de Busigny a brûlé. Elle était occupée complètement par les allemands.

 

 

Mardi 16 février, les allemands réduisent à 50 000 francs la contribution de la Ville.

 

 

Le lendemain mercredi, on a entendu une très forte canonnade toute la journée.

 

 

Jeudi 18, a été terminé le contrôle des hommes; à ceux qui se sont présentés, on a remis, après avoir fait l'appel, un bout de carton gris jaune, plus petit qu'une carte de visite, sur lequel est son nom, son numéro et le cachet de la kommandantur. Désormais donc, on peut exiger de tous les hommes de 17 à 48 ans, rencontrés dans la rue, cette pièce justificative et les arrêter s'ils ne l'ont pas.

 

A Valenciennes, comme à Cambrai, les allemands font grand bruit d'une immense victoire sur les russes, ils ont même sonné les cloches. Tout cela semble truqué, personne n'y croit, et les réflexions des lecteurs de leurs affiches marquent la confiance de tous dans l'issue finale; cette confiance est admirable au milieu de nos souffrances.

 

 

Vendredi 19 février, le problème de la contribution de guerre infligée à la Ville par l'autorité d'occupation est loin d'être terminée.

En voici les détails :

 

Le 8 de ce mois, le maire de Cambrai recevait un avis de la kommandantur expliquant que la ville était imposée d'une contribution de guerre de 842 000 francs, (soit plus de 30 francs par habitant), qu'elle avait versé 170 000 francs, ce qui lui restait donc à payer 672 000 francs, et qu'elle devait s'exécuter avant le 23 de ce mois. M. DEMOLON, stupéfait, alla trouver le général et lui fit observer qu'il ignorait complètement cette contribution qui ne lui avait jamais été signifiée; obligé de convenir que c'était exact, le gouverneur n'en exigea pas moins le versement d'une somme de 50 000 francs, s'engageant à ne rien réclamer d'autre.

 

Lundi dernier, le conseil municipal accepta de donner 25 000 francs au plus et de soumettre sa décision à l'assemblée des notables; ceux-ci, réunis avant hier, approuvèrent le vote du conseil. Les autres communes de l'arrondissement sont taxées à 30 francs par tête, et toutes refusent de payer ces sommes exorbitantes, d'autant plus qu'il faut les verser, non pas en bons communaux, mais en numéraires qu'il est presque impossible de trouver encore.

 

Le pain est de plus en plus atroce : noir, gluant, épais, visqueux, impossible à couper. Comment serait-il digéré par les estomacs délicats, et même par les autres?

 

La Gazette des Ardennes annonce que le gouvernement français vient de créer une nouvelle décoration : la Croix de guerre. C'est dit-elle, une croix à quatre branches, en bronze clair, surmontée d'une couronne de lauriers, attachée par un ruban vert, le ruban de la médaille de 1870 dont on a enlevé les rayures noires. Nos soldats y auront droit quand ils auront été cités à l'ordre du jour : chaque fois le ruban recevra une agrafe avec le mot citation. Trois citations donneront droit à la Légion d'honneur. Pour que l'on ne confonde pas cette décoration avec d'autres, on portera à la boutonnière, au lieu du simple ruban, le modèle de cette croix réduit au quart. Bravo! Nos vaillants défenseurs méritent bien qu'on les récompense.

La même feuille s'indigne que ce qu'en France on ne publie pas les noms des morts, disparus et blessés : d'après elle il y en aurait 450 000. une fois de plus, elle veut nous déprimer.

 

Une nouvelle affiche s'offre à nos regards depuis quelques jours; elle est conçue en ces termes :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans la nuit du 4 au 5 février 1915, un soldat allemand a brisé le bras de la statue de BATISTE érigée au Jardin Public.

 

Pas de nouvelles; ils accentuent leurs annonces de grandes victoires sur les russes, ils disent qu'ils ont encore fait 71 000 prisonniers et énoncent quantité de matériel pris par eux. Il parait que du coté d'Arras nos troupes auraient envoyé un obus très près du château de Cherisy, qui se trouve à 15 kilomètres d'Arras, dans notre direction.

 

 

Le samedi 20 février, les allemands exigent maintenant 0, 50 franc pour toutes les pièces fournies par la kommandantur

 

 

Dimanche, l'abbé BLAS, curé de Fontaine Notre-Dame a été arrêté et amené à Cambrai il y a quelques jours.

Monsieur Roger DE FRANQUEVILLE de Bourlon a été arrêté le 13 février 1915.

 

Nos troupes se seraient rapprochées sensiblement, venant de Reims et de Soissons. Non seulement le Palais de justice de Soissons est brulé, mais la cathédrale est détruite.

 

Le lundi 22, l'affiche invitant à se faire inscrire sur les listes de contrôle ne concernait que les hommes de 17 à 48 ans. Comme les allemands ont porté la limite d'âge à 50 ans, une nouvelle affiche convoque pour mercredi, jeudi et vendredi, ceux qui n'auraient pas été touchés par la précédente. On y lit les même menaces d'incarcérer les plus proches parents de ceux qui seraient réfractaires.

Les jeunes gens de 19 ans raflés dans les premiers jours de janvier, sont toujours retenus par l'autorité allemande. Le dimanche, on mène à la messe de neuf heures ceux qui le désirent, puis ils sont libres de dix à cinq heures. En semaine, on les occupe à divers travaux : ils ont été quinze jours aux docks et ils sont maintenant à la Manutention pour charger les sucres, les céréales, etc. tout ce qui a été confisqué est expédié par wagons en Allemagne. C'est le pillage qui continue.

 

Mardi 23, on n'a plus aucune nouvelle pour le moment; les allemands ne nous laissent plus trainer leurs journaux; on leur défend sans doute.

Le pain que nous avons aujourd'hui a meilleur aspect extérieur; il est moins noir. Par contre à l'intérieur il est si gluant qu'il pourrait coller aux murs; il colle aux couteaux, aux fourchettes, il colle même aux dents et au palais; c'est un vrai mastic. Il est indigeste; par conséquent j'ai eu des douleurs atroces d'estomac pour en avoir mangé un tout petit morceau. Heureusement j'ai eu un peu de pain blanc, mais il ne durera pas toujours.

 

 

Le lendemain mercredi, l'autorité allemande réclame à la Mairie la liste des endroits où seraient inhumés sur le territoire de Cambrai les soldats français et allemands.

 

 

Le jeudi 25 février, l'Allemagne met en état de blocus le Pas de Calais, la Manche, la mer d'Irlande et les côtes d'Angleterre.

La Ville a versé aujourd'hui 23 500 francs comme suite à la contribution de guerre de 672 000 francs. Nous n'entendons plus le canon.

 

Mœurs.

Un souvenir qui restera plus particulièrement pénible de l'occupation sera certainement la mentalité de certaines femmes de Cambrai, se livrant aux allemands et parmi elles, un certain nombre de femmes d'officiers et sous officiers dont les marais étaient dans les rangs de l'armée française.

Pour éviter que les estaminets soient encombrés de femmes , l'autorité allemande faisait afficher l'avis suivant dans tous les débits de boissons :

 

 

 

 

 

Vendredi 26 février, le Baron de WEBER est venu à Cambrai pour conférer avec monsieur Jules HÉLOT, "Sous Préfet" à propos de la culture de nos champs.

 

Prix des denrées.

La ville ne pouvait plus depuis bien longtemps déjà subvenir aux besoins de nourriture journalière des troupes allemandes qui étaient donc obligées de s'approvisionner au magasin de l'Étape.

 

 

Le 26 février nous étions informés que les denrées livrées seraient facturées à la Ville comme suit :

 

 

 

 

 

Le samedi, 27 février, certains magasins restaient fermés faute de marchandises; le gouverneur, rappelant à la Ville son ordonnance du 12 décembre, intime l'ordre de les ouvrir. Il fait afficher aussi, dans les estaminets, une défense d'y recevoir d'autres filles que celles qui appartiennent au personnel, et d'augmenter le nombre de celles qui y sont en service.

 

 

 

Le dimanche, nouvelle réglementation des laissez passer : les Maires n'ont plus le droit d'en délivrer, et pourront seulement autoriser leurs administrés à venir en chercher à Cambrai. Pour en obtenir il faudra présenter une carte d'identité timbrée par la Mairie et contenant avec la photographie de l'intéressé, les indications de nom, prénom, âge, domicile, etc. on paiera pour les sauf conduits 0 franc 50 par personne et par jour si l'on voyage à pied; 1 franc par cheval et par jour, si l'on est en voiture; 5 francs si on prend le chemin de fer. On les remettra aussitôt périmés à la kommandantur. Toute circulation est interdite après la chute du jour.(Émile Delval)

 

Voici entamé notre septième mois de domination ennemie. Nous n'aurions jamais cru, au début, que ce serait si long et que la corde se tendrait, chaque jour d'avantage.

Les courages sont à la hauteur de nos maux, mais c'est bien dur; espérons que ce ne sera plus long.

Le canon a tonné très fort aujourd'hui, mais impossible de déterminer la direction exacte.

 

Condamnations.

Sur dénonciation reçue à la kommandantur par lettres anonymes les bouchers et les charcutiers suivants sont condamnés pour avoir vendu du veau et du porc sans avoir fait passer la viande par l'abattoir :

 

AUDOIN, boucher30 marks d'amende

THIÉRY, charcutier20 marks d'amende

DELCROIX, charcutier40 marks d'amende

 

Des lettres anonymes de dénonciation parviennent à la kommandantur.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CAMBRAI HISTOIRE

 

 

La vie à Cambrai pendant la première guerre mondiale

FÉVRIER 1915