Décembre 1914

 

Mardi 1er décembre, on lit avec surprise si les murs de la ville, l'affiche suivante :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le sous-préfet de Cambrai, M. ALIEZ, est, en effet absent. Il se trouvait à Lille au moment de l'invasion; et a demandé à l'autorité allemande l'autorisation de rejoindre son poste : on l'a appelé à Valenciennes, puis au lieu de l'envoyer ici, on lui a assigné Saint-Amand comme résidence, avec défense d'en sortir.

M. HÉLOT a accepté la charge que lui ont offerte les Allemands : il veut par là rendre service à la population c'est incontestable. Mais on se demande pourquoi cette désignation a été faite non par le Préfet, mais par nos ennemis, et pourquoi ils ont évincé M. ALIEZ. Le monde officiel voit la nomination d'un mauvais œil et déclare à qui veut l'entendre, qu'elle est désapprouvée catégoriquement par le Préfet du Nord. La position de M. HÉLOT va être bien délicate ; il se heurtera probablement à des défiances prolongées et à des oppositions irréductibles.

 

 

Le mercredi 2, voici les nouvelles que l'on se transmet, copiées et recopiées à foison :

 

Du "Phare de Calais " (15 novembre): "250 000 alliés sont arrivés sur la ligne de feu avec le général GALLIENI de sorte que JOFFRE dispose, dans le Nord, de 550 000 hommes et s'apprête à chasser l'ennemi de Douai et Valencienne. (pourquoi pas de Cambrai?)

 

Le 2ème régiment de génie a détruit la voie- ferrée entre Lille et Ascq.

La Reine des Belges est morte au Havre.

Le général PAU forme une armée en Argonne pour couper aux allemands leur retraite vers le Luxembourg.

Les ennemis, lors des derniers combats dans le Nord, ont eu 120 000 hommes hors de combat et 7 800 prisonniers.

Nos troupes occupent l'Alsace et vont entrer en Bavière; trois ponts ont été jetés sur le Rhin; 20 000 Allemands ont péri.

L'heure de la délivrance est proche, affirment. les généraux JOFFRE et FRENCH. La gigantesque bataille se poursuivra en Allemagne, et là, nous sommes sûrs du succès".

Et voilà !... Mais il y a mieux!

Voici en effet un Communiqué officiel (? ?) du 22 novembre :

"Dans le Pas-de-Calais, les Allemands battent en retraite vers Marchiennes et Orchies et refusent le combat. Les derniers engagements ont eu lieu entre Orchies et Valenciennes; ils ont été défaits complètement et nous leur avons fait 7 500 prisonniers. Les français passent à l'offensive pour reprendre Lille, Douai, Valenciennes et Cambrai (cette fois, ça y est!). GUILLAUME rappelle ses troupes : les Français et les Russes envahissent l'Allemagne de chaque côté".

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"Le phare de Calais"

Photo internet

 

 

Temps pluvieux, affreusement triste. Il n'empêche pas la canonnade d'être très vive en direction de Bapaume, cette foi.

L'approvisionnement alimentaire se fait chaque jour plus difficile; des denrées essentielles : huile, beurre, sucre, farine, deviennent introuvables, sauf à des prix exorbitants que bien des gens, comme nous, ne peuvent payer.

 

 

Jeudi, aujourd'hui, on annonce que nous avons repris Péronne. Hier, c'était Bapaume.

Il y a deux jours, grand émoi à l'hôtel de ville, à cause d'une menace de contribution de guerre : les allemands auraient trouvé dans le corps de garde, inhabité depuis l'invasion cinq cartouches de dynamite. Ils prétendent qu'elles sont françaises. Enfin, à la suite de perquisitions faites dans l'hôtel de ville, ils ont bien voulu admettre qu'il n'y a pas là de conspiration.

 

 

Vendredi 4, on prétend que M. HÉLOT, ne voulant pas devoir sa nomination à l'ennemi, refuse la charge de sous-préfet. D'autres disent au contraire qu'il exerce déjà ses fonctions et a envoyé aux maires un questionnaire écrit auquel ils doivent répondre, ainsi que l'indication des jours ou ils devront venir le trouver.

 

Cette nuit plusieurs aéros allemands profitant d'un clair de lune magnifique, ont survolé Cambrai. Ils procédaient à des exercices plutôt qu'à des manœuvres d'observation.

 

 

Le samedi 5 décembre 1914, la rumeur court que monsieur Martin, curé d'Honnechy a été tué d'un coup de fusil par une sentinelle allemande.

 

À l'entrée de la gare de Sin-le-Noble, on voit sept ou huit wagons allemands renversés et brulés. La gare de Douai a peu souffert.

À Libercourt, on entend les mitrailleuses dans la direction de Lens.

La gare de Lille a relativement peu souffert.

Monsieur Jules HÉLOT affirme avoir tenté de faire revenir à Cambrai monsieur ALIEZ, sous-préfet de cambrai en titre. Il a pris connaissance d'un journal publié à Gand "Le Bien Publique" mais il n'a rien trouvé d'intéressant. Ce journal clandestin laisse prévoir une situation critique pour l'armée allemande.

 

Dimanche, canonnade très forte par moments et passage d'aéroplanes alliés contre lesquels tirent des coups de fusil.

 

 

 

 

 

 

 

 

fantassins allemands tirant sur un avion allié

 

 

 

Le lundi 7, monsieur Émile DELVAL a eu connaissance du journal imprimé à Gand en français et publié sous le contrôle allemand. Ce journal daté du 20 novembre 1914 est probablement le même que celui lu par monsieur HÉLOT.

Toute la journée, on a entendu le tir de grosses pièces d'artillerie sans pouvoir se rendre compte de la direction et de la distance.

Le maire de Cambrai accepte avec des sous-entendus la décision allemande de placer monsieur Jules HÉLOT au poste de sous-préfet de Cambrai.

 

 

Mardi, les infirmières françaises de Notre-Dame sont congédiées.

 

 

Le mercredi 9, MM. Charles PAGNIEZ et THÉRY, président et secrétaire de notre section de la Croix-Rouge ont envoyé au gouverneur, au sujet de l'expulsion de leurs infirmières, une lettre de protestation : ils manifestent leur étonnement de voir qu'on chasse des, dames et jeunes filles appartenant aux familles les plus honorables de Cambrai, qui soignent tous les blessés, sans distinction de nationalité, dans un hôpital installé par elles, avec un mobilier et un matériel acheté de leurs propres deniers, et qui prodiguent leur dévouement infatigable, sans exiger la moindre rétribution. Cette lettre a pr

oduit son effet car ces dames sont autorisées à rester.

 

 

Le lendemain jeudi, enfin, on a des nouvelles des prisonniers civils emmenés le 20 septembre. Des agents de police ont porté en ville une trentaine de cartes envoyées par eux et que la Kommandantur a remises à la mairie. On devine avec quel bonheur les destinataires les ont reçues.

Des officiers appartenant à des puissances neutres sont passés ces jours derniers, en quatre automobiles. Parmi eux se trouvaient un Espagnol (avec qui s'est entretenu son compatriote, M. BAUZA, négociant, rue de l'Arbre d'Or, un Suisse, un Américain, un Chilien : ils allaient ver. Saint-Quentin et ont visité la ville en passant.

La canonnade qui a été très forte hier se tait aujourd'hui du coté de l'Ouest.

 

 

 

Vendredi 11 décembre, les allemands annoncent qu'ils ont fait 400 000 prisonniers russes.

 

Le samedi 12, une nouvelle affiche :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dimanche, une gazette allemande affirme qu'un ministre français monsieur MALVY a "hasardé" le mot de paix et que le général JOFFRE est allé à Thann.

 

Le lundi 14,la flotte allemande aurait subi une grosse défaite dans la Baltique et qu'elle aurait été complètement anéantie à l'exception de deux ou trois unités qui auraient réussi à s'échapper.

Nous vivons toujours au bruit du canon; hier il était plus violent encore que de coutume et semblait rapproché, mais nous ne savons rien de positif. Les Allemands affichent des nouvelles peu brillantes pour eux : hier ils annonçaient la perte de cinq croiseurs. Cette franchise est-elle uniquement due à la volonté de ne pas dissimuler la situation vraie ?

 

 

Mardi 15, la prétendue défaite de la flotte ennemie se réduit à ceci : aux îles Falkland, près du cap Horn, quatre cuirassés ont été coulés, c'est mieux que rien, mais ce n'est guère.

Autre nouvelle (ou soi-disant telle) : le kronprinz a élu tué et les Anglais ont transporté son cadavre en Angleterre. L'Allemagne l'a réclamé, offrant en échange 450 000 prisonniers (rien que cela) : les Anglais ont refusé.

 

Toutes les cloches de la ville ont sonné à onze heures. Il paraît que les allemands auraient remporté en Pologne une grande victoire contre les russes.

Le canon gronde à l'Ouest avec une intensité plus grande que d'habitude.

 

Le conseil municipal décidait de créer pour 1 000 000 de bons nouveaux, ce qui portait à 1 500 000 la valeur des bons créés à ce jour. Le 25 janvier 1915, il était nécessaire de créer un million de nouveaux bons.

 

Le mercredi 16 décembre, on disait avant-hier que Lille était repris. Aujourd'hui, une personne qui en revient nous racontait que là-bas on affirmait que Cambrai était délivré. C'est une compensation!

Le conseil municipal a fait preuve de sagesse et de justice : il a décidé qu'à l'occasion de la Noël et du Nouvel-An une distribution de vêtements serait faite aux enfants de toutes les écoles indistinctement. Voilà qui est bien.

Il a voté aussi pour les familles des prisonniers civils la même allocation que pour celles des mobilisés : elle est par jour de 0,75 franc pour la femme et de 0,25 pour les enfants (après avoir été d'abord de 0,25 et 0,40 pour la première catégorie et de 0,15 pour la seconde).

 

Le conseil municipal a décidé de porter à 1 500 000 francs son émission de billets. Le canon tonne toujours dans les directions de Péronne et de Lens.

 

 

Le jeudi, une perquisition a été faite chez le banquier monsieur Roth Le Gentil.

 

La lettre suivante été adressée à la Mairie :

 

17 décembre 14

 

 

Référent à mon entretien verbal de ce jour avec M. le Maire et aux dispositions déjà prises, j'ordonne ce qui suit :

1° en ce qui concerne le débit de viande à l'abattoir il faudra en premier lieu pourvoir aux besoins de l'armée et ensuite à ceux de la ville de Cambrai.

 

2° la viande des bêtes achetées par les bouchers de la main à la main est fournie pour autant qu'elle est de qualité convenable par moitié aux troupes.

 

3° la viande de vache etc. qui est apportée des localités en dehors de Cambrai pour être vendue devra être timbrée à l'abattoir. La moitié de cette viande, et si besoin est, d'avantage pourra être exigée par les troupes.

 

4° tous les différents concernant le débit de la viande sont jugés par monsieur l'inspecteur Scholler.

 

Signé: Schötll

 

 

Le vendredi 18 décembre 1914 la sonnerie continue… Aux cloches de la cathédrale et du beffroi se sont jointes celles de Saint-Géry, des paroisses voisines, même celles du collège Notre-Dame, dont nous reconnaissons, parmi d'autres voix graves, lé son argentin… J'essaie de continuer la classe : c'est impossible, l'émotion nous étreint et nous pleurons tous... Je dis un mot de réconfort, d'espoir malgré tout à mes élèves, et nous nous séparons, tristes et silencieux, après avoir récité ensemble une prière fervente pour nos armées.

 

Au dehors, l'émotion des Cambrésiens commence à se calmer, mais au commencement, tout le monde était sur ses portes, se demandant ce qui arrivait, et l'on reste consterné. Sur la Grand'place, les soldats allemands se groupent, entonnent des chants patriotiques et poussent des ; "Hoch!" de triomphe... Ils chantent aussi à Notre-Dame, où les cloches, dont nous connaissons si bien les chères voix et que nous n'avons pas entendues depuis si longtemps, s'agitent sans arrêt, et cela nous broie le cœur.

 

Et ce fracas des cloches, commencé à dix heures et demie, continue toujours..., se mêlant au bruit sourd du canon qui gronde au loin… Pourtant, les sonneurs doivent se fatiguer, car les coups deviennent moins réguliers; on dirait qu'elles protestent à leur façon, qu'elles ont des sursauts de rage, que les bourdons profèrent des malédictions de leur voix grave, que les clochettes affolées jettent des insultes sur un ton aigu, à la face de ceux qui leur font violence.

 

Et lorsqu'à midi elles se taisent, comme à bout d'haleine et de forces, quand le silence s'est fait de nouveau, il nous semble entendre encore et toujours ce lugubre concert, les notes sourdes et lentes des bourdons, les trilles claires et précipitées des clochettes éperdues; nos oreilles tintent longtemps, bien longtemps, et nos fronts restent soucieux.

 

Dans l'après-midi, la kommandantur affiche le bulletin suivant, qui nous donne les motifs de leur triomphe :

"Les russes battent en retraite. Nos troupes ont déjà progressé à l'Est et bien au-delà de Pétrikau. La ville de Lowicz sera prise aujourd'hui. On sonne les cloches à Berlin, la ville est pavoisée. L'ennemi se livre sur notre front à de faibles attaques : il a été refoulé partout."

 

On a sonné aussi dans les communes des alentours. L'incident fait le fond de toutes les conversations. On y voit une nouvelle preuve des procédés d'intimidation de nos occupants, de leur arrogance, de leur manque de tact qui les fait insulter aux vaincus, rire de leurs douleurs... Ils n'ont rien à craindre : nous sommes désarmés !

 

Voici un nouveau témoignage de monsieur Émile DELVAL :

 

Ce fut aujourd'hui la journée des cloches. Par ordre de l'ennemi, depuis le jour de l'invasion, elles étaient restées immobiles et muettes, nos chères cloches, dans leurs cages de pierre, et leur silence s'accordait m'en avec notre douleur. On disait: elles ne chanteront plus tant que nous gémirons sous l'étreinte de l'étranger, mais elles s'agiteront, elle bondiront, légères et joyeuses, pour célébrer la victoire, le jour où nos petits soldats reviendront triomphants, chassant de notre ville l'envahisseur.

Hélas! le jour de la délivrance n'a pas encore lui, notre armée ne nous a pas rendu la liberté, et cependant nos cloches ont sonné… et elles ont sonné pour nos ennemis… toutes les cloches de la ville, celles du beffroi, celles des paroisses, même celles des communautés... Et leurs notes s'égrenaient lugubres à travers les airs, et elles éveillaient en nos cœurs un écho sinistre, parce que nos cloches, ces témoins des principaux événements de notre vie, elles qui annoncent toutes nos joies et toutes nos douleurs, sonnaient aujourd'hui pour la joie des allemands et pour la douleur des Français !

Nous étions en classe, mes élèves et moi, lorsque soudain il nous semble entendre un tintement; tout le monde lève la tête : plus de doute, c'est la voix de nos cloches. Mes élèves croient que c'est le signal de l'arrivée des Français, et, en bas, à l'étude, les petits se mettent à applaudir de tout leur cœur… Ne serai t-ce, pas, par hasard, dis-je, l'annonce de la mort de Guillaume qu'on disait gravement malade depuis plusieurs jours ?

Un instant après, M. le Supérieur reçoit un billet d'un de nos collègues disant qu'à Lille on a sonné ainsi pour attirer .les habitants hors des maisons, et qu'alors des patrouilles ont opéré une rafle de tous les hommes : il nous conseille de ne pas sortir et de ne pas faire classe l'après-midi. D'autres prétendent qu'on célèbre la fête du roi de Bavière. Bientôt on apprend la triste vérité : les Allemands veulent fêter un gros succès sur leur front de l'Est : ils annoncent qu'ils ont repoussé les Russes sur toutes leurs lignes, pris plusieurs villes, fait un nombre incalculable de prisonniers et qu'ils vont leur imposer la paix.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le 17 décembre, le général demandait verbalement la liste des jeunes gens nés en 1895; il s'agirait, d'après lui, de les faire travailler à l'entretien des routes. Cette demande était confirmée par la lettre suivante :

 

18 décembre 1914

 

Les administrations communales ont jusqu'au 22 décembre courant pour faire établir par écrit le nombre de jeunes gens qui se trouvent actuellement dans la commune qui sont nés en 1895. s'il y a des infirmes et des mutilés il faut l'indiquer. La liste écrite sera demandée aux mairies le 22 décembre courant.

 

Etappen Kommandantur Cambrai

 

À cette lettre, il était répondu ce qui suit :

 

Cambrai, le 17 décembre 1914

 

Monsieur le général Schötll

Gouverneur de Cambrai,

 

Monsieur le général,

 

Comme suite à votre communication de ce jour relative à la liste des jeunes gens de la classe 1915, j'ai l'honneur de vous informer qu'un certain nombre de jeunes gens de cette classe ont du s'engager dans l'armée lors de la mobilisation et ceux qui restaient ont été enlevés comme prisonniers civils en Allemagne le 20 septembre dernier.

 

La liste des jeunes gens qui n'étaient pas mobilisables au moment de l'occupation allemande devait être dressée par le bureau de recrutement, service essentiellement militaire qui a quitté Cambrai avec tous ses documents.

 

Veuillez agréer, monsieur le gouverneur l'expression de mes sentiments distingués.

 

Le maire de Cambrai

Signé : V. Ramette adj

 

Georges Desjardins

 

 

 

Samedi 19 décembre, on entend toujours le canon du coté d'Arras.

La culture de la betterave est interdite pour l'an prochain.

 

Dimanche, la kommandantur vient d'annoncer que les Allemands allaient faire paraître un journal en français, intitulé "La Gazette Des Ardennes"; les communes et les habitants invités a s'y abonner et doivent indiquer le chiffre d exemplaires qu'ils désirent. On devra désigner des vendeurs honorables qui paieront trois centimes le numéro et le revendront cinq centimes ... Un journal rédigé par nos ennemis. Merci ! Qui voudra le lire ?

 

Le manque de combustible a été, en outre, le prétexte de pillages qui auront pour résultat la destruction de tous les arbres de la route de Cambrai au Cateau.

 

Lundi 21 : Le 19 décembre 1914 est venu à Cambrai une mission américaine conduite par n major allemand et composée de MM. Le docteur Wickliffe ROSE, Ernest BICKWELL et Henry JAMES de la "Fondation Rockefeller" de New York qui a critiqué la façon d'agir des allemands vis à vis de la population cambrésienne.

Les allemands ont pris possession de plusieurs banques de Cambrai. (Crédit Général et la Banque Dupont).

Les allemands ont autorisé la messe de minuit de Noël. Cette nuit là, par exception la circulation en ville sera tolérée de onze heures à une heure et demie.

 

Le Conseil municipal décidait, à l'unanimité de ne pas remettre la liste demandée par l'autorité allemande.

 

Ce 21 décembre, nous étions informés par l'autorité allemande que le prix des denrées était modifié et fixé comme suit par le commandement supérieur de l'armée :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ces prix étaient ceux auxquels le kommandantur se déclarait vendeur; mais les pommes de terre (qui étaient tarifées bon marché) ne pouvaient être obtenues malgré nos demandes réitérées.

 

 

Mardi, on donne encore de bonnes nouvelles : Bapaume. Lens. Vermelles, Boileux repris par les Français qui, de l'aveu des allemands avanceraient un peu partout.

Par voie d'affiches, en effet, viennent encore d'être signifiées à la population les prescriptions sévères qui suivent :

 

 

 

 

 

Une autre affiche s'étale à côté de fa précédente : elle concerne les pommes de terre. On voit que la sollicitude de nos maires s'étend à tout.

 

 

 

 

 

 

 

Les jardiniers liront avec surprise l'ordre suivant envoyé le 22 décembre !

 

Les propriétaires des champs de pommes de terre devront récolter et rentrer chez eux jusqu'au 1er janvier 1915 au plus tard toutes les pommes de terre qui ne seraient pas encore récoltées; dans le cas contraire les pommes de terre qui restent dans les champs seront enlevées par l'armée allemande sans bon.

Cambrai 22 12 14

Étappen kommandantur

 

 

Le mercredi 23 décembre, la ville d'Ypres serait en ruines, l'église et la Halle aux Draps

 

 

 

 

 

 

 

Ypres, les Halles aux draps (Lakenhalle) en flammes

Photo Anthony, Ypres, Stedelijke Musea

 

 

 

 

Dans les communes de Proville, Sainte-Olle, Raillencourt et Fontaine Notre-Dame, la proclamation suivante était affichée le 23 décembre, on en tirait dans les villages, la conclusion qu'une bataille était imminente, tant était fertile l'imagination au cours de cette période où les nouvelles les plus abracadabrantes étaient exportées par des personnes très pondérées d'ordinaire.

 

 

 

 

 

 

L'affiche suivante était apposée le 23 décembre :

 

 

 

 

 

 

 

 

Le jeudi 24 décembre, les allemands organisent un grand dîner chez monsieur WIART, restaurateur, place Saint-Sépulcre.

 

la kommandantur faisait afficher l'ordre suivant à cambrai et dans les communes intéressées :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les jeunes gens appartenant aux communes de Vendegies, Noyelles sur Selle, Haspres, Saint-Vaast, Saint-Aubert, Sommaing, Saulzoir, Haulchain, Capelle, Saint-Martin, Haussy, Escarmain, Bermerain, Quérénaing, Thian étaient convoqués à Saulzoir le 1er janvier par voie d'affiches apposées dans ces communes.

 

 

À réception de cette affiche, la lettre suivante était adressée au gouverneur :

 

Cambrai, 24 décembre 1914

 

 

Le Maire de Cambrai

 

Monsieur le général Schötll, gouverneur de Cambrai,

 

Nous avons l'honneur de vous confirmer notre lettre du 17 décembre, relativement à la liste des jeunes gens de la classe 1914.

Entre toutes les mesures prises par l'autorité militaire allemande depuis l'occupation de notre ville, celle du 20 septembre dernier par laquelle les hommes mobilisables furent envoyés come prisonniers en Allemagne a été incontestablement pour la population cambrésienne la plus pénible et la plus douloureuse.

Comme nous en effet, nos concitoyens ne s'expliquent pas que des civils non incorporés puissent être enlevés comme prisonniers alors qu'ils ne sont pas belligérants, et que s'ils faisaient acte de belligérants ou d'hostilité quelconque contre l'armée allemande, ils seraient sévèrement punis.

Aujourd'hui la convocation par l'autorité allemande des hommes de la classe 1915 pouvant être restés dans leurs foyers serait considérée par notre population comme ayant finalement le même objet que celle du 20 septembre dernier.

Cette convocation causerait parmi les familles de nos concitoyens une émotion profonde.

Vous comprendrez monsieur le général, qu'il ne soit pas possible à la municipalité cambrésienne de s'associer ou de prendre part elle même à l'exécution d'une mesure de cette nature.

C'est pourquoi, confiants dans vos sentiments d'équité, nous osons espérer que vous voudrez bien ne pas frapper pareillement encore une population qui au cours de ces quatre mois d'occupation, ne s'est pas départie un seul instant du calme et de la modération que vous avez pu apprécier vous même.

 

Nous vous prions d'agréer, monsieur le général, l'assurance de nos sentiments distingués.

 

Le Maire de Cambrai

Signé : V. Ramette, adj

 

 

Le 25 décembre, les Allemands, qui avaient manifesté l'intention de fêter brillamment Noël, l'ont fêté surtout dans leurs hôpitaux; ils ont fait des cadeaux à tous les blessés, à tout le personnel, et distribué des friandises en quantité, alors que souvent la nourriture est insuffisante. Ils auraient peut-être pu dépenser plus utilement l'argent.

La distribution s'est étendue aux blessés français. Ils ont apporté par exemple à M. DRAIN, cette nuit, un petit arbre de Noël dans sa chambre, avec force gâteaux, etc. Il faut reconnaître qu'ils ont fait preuve, exceptionnellement, d'une certaine délicatesse : ainsi cette fête solennelle entraîne inévitablement pour eux une manifestation patriotique; ils avaient attaché à la tête du lit de chacun de leurs hommes un petit, drapeau, mais dans la chapelle, ornée de sapins, et très décorée, il n'y en avait pas un seul.

 

 

Samedi 26 décembre 1914 :

 

 

 

 

 

 

 

 

M. SOYEZ, photographe, Grand Place, était condamné à six semaines de prison par le conseil de guerre pour avoir di que les allemands étaient des voleurs. Il purgeait cette condamnation à la prison de la Citadelle.

 

52 aéroplanes français ont survolé les tranchées allemandes et les ont aspergées de bombes et de flèches. 8 000 allemands ont été mis hors de combat.

À Douai, le "hameau du Raquet" a complètement brulé. 27 maisons ont été incendiées au faubourg de Cambrai.

GUILLAUME II a logé chez monsieur CHAPUIS avec le prince EITEL et un autre de ses fils à Douai puis est reparti pour Cambrai.

 

 

 

 

 

 

 

 

Flèches métalliques déversées sur les troupes ennemies par les aviateurs

Photos aeronavale-porteavions.com

 

 

 

 

Le dimanche 27, le Kaiser, venant de Douai est arrivé à Cambrai en automobile accompagné de son fils le prince Eitel.

 

Très violentes canonnades toute la nuit et toute la journée. Les serbes auraient réoccupé Belgrade.

 

M. DE FRANQUEVILLE, châtelain de Bourlon était arrêté et emmené à Bapaume par l'autorité allemande aux yeux de qui il était coupable d'avoir caché chez lui un de ses garde particulier mobilisable.

Il y avait eu dénonciation !

Quelques jours après, la kommandantur de Bapaume le condamnait pour de fait à 14 000 F d'amende.

 

 

Lundi, on commence à trouver plus difficilement de la viande; on n'en manque pas encore, mois elle, se fait rare.

Aujourd'hui, a eu lieu la revue des chevaux qui avait été annoncée le 22 par l'affiche suivante :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La canonnade a été si forte aujourd'hui que les vitres tremblaient.

 

Le lendemain mardi, le conseil municipal a fait procéder à une distribution de gâteaux à tous les enfants des écoles publiques et privées.

 

 

Mercredi 30, monsieur Charles Pagniez va se voir remettre une Légion d'Honneur en remplacement de celle que les allemands lui ont volé.

 

 

Le jeudi, 31 décembre 1914

 

C'est ce matin que les jeunes gens de la classe 1915 étaient convoqués : un seul s'est présenté, venant d'Iwuy. Le gouverneur, furieux, a remis à la Mairie une note pour la sommer de lui établir, pour quatre heures, dernier délai, la liste des conscrits. Il a affecté de ne parler à M. Ramette que par interprète, alors que d'ordinaire il s'entretient avec lui en français, et il a annoncé qu'il en référait au commandant de Valenciennes.

Celui-ci est arrivé dans l'après-midi et a fait une scène terrible, disant que, puisqu'il en était ainsi, il allait faire arrêter et emmener en Allemagne tous les hommes de17 à 65 ans. Réuni d'urgence, le Conseil municipal déclara que, cédant à la contrainte et pour éviter de plus grands maux, il livrerait la liste demandée des jeunes gens nés en 1895 : on en a remis une partie aujourd'hui ; le reste sera donné demain.

 

Le 31 décembre à l'heure fixée par la convocation, il ne se présentait qu'un jeune homme à Iwuy. Le général, fort mécontent de ce piteux résultat, faisait descendre à deux heures de l'après-midi la note suivante :

 

Cambrai, 31 XII 1914

 

La ville de Cambrai a jusqu'à aujourd'hui après-midi à quatre heures pour fournir une liste de jeunes gens nés en l'année 1895 et aptes au service militaire, avec indication de leur domicile actuel.

La remise de la présente pièce à la Mairie donnera lieu à un accusé de réception.

 

Signé : Schöttl

 

 

Le conseil municipal était à ce moment réuni au complet (à l'exception de M. Sainsaux) pour offrir ses vœux à la Municipalité.

On décidait de répondre au gouverneur par la lettre suivante :

 

Cambrai, le 31 décembre 1914

 

Le Maire de Cambrai à

Monsieur le général Schöttl, gouverneur de Cambrai

 

En réponse à votre note de ce jour relative aux jeunes gens nés en 1895 appartenant à la ville de Cambrai, j'ai le regret de vous informer que je ne puis que vous confirmer mes lettres du 17 et 24 décembre.

J'ajoute que la ville n'a pas la liste de ces jeunes gens et, qu'en temps ordinaire pour la circonscription elle procède comme vous l'avez fait vous-même, par voie d'affiche ou de publication d'avis invitant les jeunes gens à venir se faire inscrire ainsi que vous pouvez en juger par l'avis ci-inclus intéressant les classes de 1913 et 1914.

Cet avis, vous l'avez fait placarder et avez constaté le résultat. Il faut en conclure que les jeunes gens de Cambrai nés en 1895 ont quitté notre ville pour l'armée ou se sont rendus à l'ordre de l'autorité militaire allemande le 20 septembre, ordre qui m'a été publié dans la forme également incluse et qui a amené la comparution de 604 hommes âgés de 19 à 45 ans.

 

Veuillez agréer, monsieur le gouverneur, l'assurance de ma considération très distinguée.

 

Le Maire de Cambrai

Signé : J. Ramette adj

 

 

Cette lettre fut portée à la kommandantur par M. Pluvinage, secrétaire de la Mairie et Godechaux, interprète.

Le général refusa de la lire et de discuter avec un employé subalterne!!! M. DEMOLON se rendit alors auprès du général qui lui déclara que de mesures rigoureuses allaient être prises si dans un quart d'heure il ne lui était pas présenté une première liste de 20 noms, le Complément devant être remis le lendemain première heure.

M. Demolon rendit compte de sa visite au conseil municipal qui se trouvait toujours réuni.

M. Deligne prit la parole pour déclarer que si on ne remettait pas la liste demandée, il était à craindre que l'autorité allemande ne fit des perquisitions à domicile qui pourraient entrainer le départ, non seulement des jeunes gens de 19 ans mais encore ceux se 18 ou 17 ans; qu'en outre la kommandantur pourrait exiger les registres de l'état civil et qu'enfin la continuation de la résistance pouvait entrainer une amende de 10 000 francs. Il ajouta (à ma profonde stupéfaction) que la question de patriotisme n'avait rien à faire dans la circonstance et se déclara décidé à voter la remise de la liste demandée par la kommandantur.

En vain, répondis-je à M. Deligne que le conseil municipal s'associer à une besogne de ce genre, qu'il y avait une question de dignité, etc.

On procéda au vote et par 9 voix contre 8 et une abstention, il fut décidé de donner toute satisfaction à l'autorité allemande!

Triste journée de fin d'année!! Triste vote!!!

 

Voici les noms des 9 conseillers de la majorité :

MM. Ramette, Deligne, Demolon, Tribou, Caron-Bonnel, Aniart, Deltour, Cavalee et Falleur.

 

La minorité était formée par :

MM. Garin, Vrasse, Delcroix, Chantraine, Pajot, Pourpoint, Dancourt, Desjardins.

 

L'abstentionniste était :

M. Cardon-Duverger.

 

Une première liste de 20 noms était portée à la kommandantur et la gendarmerie allemande se mettait aussitôt en campagne pour les cueillir à domicile.

 

Voici, du reste, la liste des 106 jeunes gens nés en 1895 qui furent désignés à la kommandantur :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La lettre suivante nous apportait les nouvelles modifications du rayon de la kommandantur :

 

 

 

31 décembre 1914

1° Il est rappelé que les sauf conduits ne pourront être délivrés que pour les localités situées dans le rayon de la kommandantur de Cambrai et pour le siège de la kommandantur de Douai, Valenciennes et Denain.

On peut exceptionnellement délivrer des sauf conduits jusqu'aux endroits suivants de la kommandantur de Bapaume : Épinoy, Haynecourt, Saillt lez Cambrai, Raillencourt Sainte-Olle, Fontaine Notre-Dame, Bourlon, Anneux, Cantaing, Graincourt, Flesquières, Marcoing, Noyelles sur Escaut.

 

2° En aucun cas la durée des sauf conduits ne pourra dépasser quatorze jours.

Les sauf conduits établis pour Valenciennes, Douai ou Denain doivent porter la mention :

"Se présenter à la kommandantur de ………………………………………".

Pour prendre le train, on peut ajouter la mention : "L'autorisation est demandée pour le chemin de fer"

Signé : SCHÖTLL

 

 

 

 

la suite, la semaine prochaine...

 

 

 

CAMBRAI HISTOIRE

 

 

La vie à Cambrai pendant la première guerre mondiale

DÉCEMBRE 1914