Journal d'une infirmière

 

CAMBRAI HISTOIRE

 

 

CAMBRAI 1870 - 1871

Extraits du Journal d'une infirmière pendant la guerre de 1870-71

Sarrebruck, Metz, Cambrai. 3ème édition

 

Par la Baronne Ida de Crombrugghe

 

Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

 

 

(...)

 

17 janvier.

Les dernières batailles livrées près d'Amiens et d'Arras ont fait un nombre considérable de victimes. J'ai appris que le manque de Sœurs de charité se fait sentir partout en ce moment, dans le Nord. A Maubeuge, à Douai, à Valenciennes, on organise des ambulances en prévision des prochains combats. L'armée du Nord se dirige vers Paris; mais, de l'avis de tous, elle ne parviendra à Compiègne qu'après avoir livré bataille au corps d'armée du général

VON GOEBEN. C'est de ce côté que nous nous rendrons.

 

Mlle Joséphine NYSSENS dispose de quelques jours de liberté. Elle s'est offerte pour m'accompagner dans ce voyage d'exploration. Dès que je serai fixée sur l'endroit jugé le plus convenable pour établir notre ambulance, j'avertirai Mlle TEICHMAN qui voudra bien y amener notre personnel et le matériel nécessaire.

 

J'ai reçu hier la visite de Mme Julienne MEEUS qui, de son côté, se rend avec son ambulance dans les environs de Paris, par Metz et la Champagne.

 

18 janvier.

Nous avons quitté Bruxelles ce matin. Arrivés à Maubeuge, nous nous acheminons vers l'hôpital militaire qu'on nous a dit être encombré de blessés. Je remarquai bientôt, marchant à nos côtés, un officier d'artillerie à la physionomie si bonne et si franche, que l'envie me prit tout d'abord de m'adresser à lui, afin d'obtenir les renseignements que nous désirions. Je lui dis le but de notre voyage; il me répond le plus poliment du monde et nous offre de nous accompagner dans nos courses. Nous acceptons. Nous nous rendons d'abord à l'hôpital. Il renferme un grand nombre de blessés, la plupart très-gravement atteints; mais, le personnel ordinaire suffit au service.

 

Plusieurs locaux de la ville sont transformés en ambulances. A chaque instant, on attend ici de nouveaux convoi de blessés. Le directeur de l'hôpital, convaincu d la pénurie actuelle d'infirmières, nous prie de lui réserve notre concours si, d'ici à quelques jours, nous ne trouvions pas l'occasion d'être plus utiles ailleurs. Nous visitons quelques ambulances encore. Partout les blessés se louent de la bonté et de la générosité des habitants de la ville; le tabac seul leur fait défaut. Mlle NYSSENS leur distribue quelque argent qui leur permettra d'en acheter. Le tabac est décidément, toujours et partout, le genre de distraction préféré à tout autre par les blessés. Les besoins du service rappelant chez lui l'obligeant capitaine, nous lui faisons nos adieux et nos remercîments.

 

Rentrées à l'hôtel, nous délibérions sur le choix de la ville où nous nous rendrions en quittant Maubeuge, lorsque le Capitaine, revenu en toute hâte, coupa court à nos hésitations. Il tenait à la main une lettre de sa femme qui habite Cambrai, avec ses enfants. L'intendance militaire a reçu l'ordre d'y organiser en hâte des ambulances, une bataille étant imminente dans les environs de Saint-Quentin, où le général Faidherbe se trouve en ce moment.

 

Nous nous décidons à partir pour Cambrai. Le Capitaine nous donne, pour sa femme, quelques lignes d'introduction que nous lui remettrons ce soir même. Sur notre route, nous remarquons que lés gares sont désertes, et de Busigny à Cambrai nous restons à peu près seules dans le train.

 

Arrivées à Cambrai, nous descendons à l'hôtel du Commerce. Cet hôtel est vaste; mais toutes les chambres, moins une fort petite de laquelle force est de nous contenter, sont occupées par des militaires et par des campagnards fuyant devant les Prussiens qui déjà occupent Masnières, à deux lieues seulement de Cambrai. Dans la grande salle à manger, nous trouvons une vieille dame accompagnée d'une femme plus jeune et de deux enfants. Cette famille a quitté son village; les Prussiens ont envahi la ferme qu'elle occupait, emmené le bétail, dévalisé la maison. Plusieurs Messieurs entrent successivement dans la salle; ils nous regardent d'un air d'étonnement qui ressemble, si nous ne nous trompons, à de la défiance. Ces nouveaux venus s'attablent pendant notre souper. Ils disent que le général Faidherbe a repris et maintenu Saint-Quentin, sans aucune difficulté. Tout fait espérer qu'il se dispose à marcher sur Paris, et, Paris délivré, la France est sauvée; les Prussiens se repentiront d'être venus et surtout restés en France, ils vont trouver à qui parler, etc., j'en passe. Que de fois, depuis le début de la guerre, nous avons eu l'occasion, nous trouvant avec des Français, d'entendre débiter de semblables prophéties, jamais réalisées! Celles-ci sont faites sur un ton qui n'est pas en harmonie avec l'extrême confiance qu'elles expriment; je crois entendre le Suivez-moi de

Guillaume Tell, chanté en adagio. Ces Messieurs ne parlaient- ils pas pour la galerie. et n'étions-nous pas la galerie ?

C'est un va-et-vient incessant dans cet hôtel; on se rencontre, on se coudoie dans les corridors et dans les escaliers; mais tout respire un air de morne tristesse. Chacun semble redouter quelque catastrophe. L'atmosphère dans laquelle on respire ici paraît lourde, et l'on

éprouve cette disposition anxieuse qui précède l'orage. Mme DELCOURT la femme du capitaine de Maubeuge, nous recevra demain matin vers 10 heures.

 

Le 19 janvier, nous resterons décidément à Cambrai, dans la ville du saint et doux Fénelon. Plus ne sera besoin, du moins pour quelque temps, d'exhiber nos papiers et lettres de recommandation. Il est pénible, surtout pour des femmes, de faire constater leur respectabilité par le moyen du sceau des légations, et de n'acquérir, que par des certificats constatant des services rendus, le droit d'en rendre d'autres. Je regrette que la vue seule d'un brassard ne constitue pas toujours pour la personne qui le porte un titre suffisant à la confiance et au respect.

Ce matin, un commissaire de police est venu nous trouver pendant notre déjeuner; il a réclamé nos papiers d'un air assez rébarbatif. Tandis qu'il les parcourait, il s'est mis à rire; il me dit, en me les rendant, qu'on était allé l'avertir que des dames prussiennes parlant le français, étaient arrivées à l'hôtel, la veille au soir. A coup sûr, les Messieurs, qui soupaient là, auront surpris chez nous un sourire d'incrédulité, pendant qu'ils escomptaient leurs futurs succès et en auront conclu que nous étions des Allemandes.

 

Mme DELCOURT nous fait un amical accueil. Elle se réjouit de notre arrivée, vu la difficulté de se procurer en ce moment des infirmières pour les ambulances de la ville. Elle nous conduit chez le maire qui reçoit, avec reconnaissance, nos offres de services et nous prie galamment de demeurer le plus longtemps possible citoyennes de Cambrai. Nous allons à l'archevêché. Monseigneur mettrait immédiatement à notre disposition sa maison de campagne de Solesmes, si nous jugions convenable d'y établir une ambulance. Le vénérable prélat bénit nos personnes et notre mission et ne prétend nous quitter qu'au seuil de son palais. Mme DELCOURT propose de nous présenter à Mme Hector BONIFACE qui, par le respect et le charme attachés à sa personne, exerce, dans la ville de Cambrai, une influence réelle tournant tout au profit des bonnes œuvres qu'elle patronne. Cette aimable dame nous prend, immédiatement, ainsi que notre future ambulance, sous sa protection. Pendant notre visite, son gendre, M. LERMOYER, ingénieur en chef du département, arrive de Lille. Quelles nouvelles? Elles semblent très bonnes. Le général essaye en ce moment même de forcer les lignes prussiennes au-dessus de Saint-Quentin; ses forces sont supérieures à celles de l'ennemi; les dispositions de l'armée excellentes; on a grand espoir dans le succès.

 

Il est midi; M. BRABANT, président du Comité de secours aux victimes de la guerre, prévenu de notre arrivée, nous attendait. Il accueille avec joie nos offres de services et nous prie d'appeler immédiatement nos compagnes. Il est urgent d'organiser au plus vite des ambulances.

Nous allons visiter, avec lui et M. le comptable de l'hôpital, les locaux requis par l'autorité militaire. Notre choix est bientôt fait. Le Musée de Cambrai est établi dans les bâtiments d'une ancienne abbaye. La salle principale, dépouillée actuellement de ses tableaux, en prévision de l'arrivée des Prussiens, en était jadis l'église.

 

Le chœur, tout orné de ses stalles en bois sculpté, de son autel et de son grillage en marbre gris, est en parfait état de conservation. La voûte, très élevée, est coupée par un plafond en bois, de construction moderne. Les dimensions de cette salle chauffée par deux grands calorifères, et qu'on peut aérer par de larges ventilateurs, nous font préférer ce local à tout autre. Une petite salle entourée de boiseries précède la grande salle; c'est l'ancienne sacristie. Nous la destinerons aux malades; elle contiendra une quinzaine de lits. Nous en placerons au moins quatre-vingts dans la grande salle. Un grand fourneau, devant servir pour la préparation des aliments, sera placé dans la demeure du concierge; la pharmacie et la tisanerie, établies dans une salle contiguë. La famille du concierge se chargera des travaux de la cuisine; tout cela est décidé, réglé sans perdre de temps. L'expérience acquise à Sarrebruck et à Metz nous sert à merveille pour ce genre d'installation. Des institutions, que la guerre rend veuves de leurs élèves, des particuliers de la ville, des établissements de bienfaisance se sont engagés à prêter les lits, les literies et le linge de première nécessité. L'intendance militaire fournira la nourriture réglementaire, les médicaments et les gens de peine. La Société française de secours aux blessés a mis à la disposition du président une somme de deux mille francs; j'en apporte six cents que quelques amis m'ont remis pour le soulagement des blessés que nous soignerons. Voilà les conditions matérielles bien réglées.

 

Le canon tonne dans le lointain avec une violence croissante. Il n'en faut pas douter, on se bat à quelques lieues de Cambrai. Nous constatons ici une grande animation; tous persistent à croire au succès de l'armée française. L'on se bat. on tue, on mutile en ce moment des milliers d'individus! Cette pensée serre le cœur. Nous, qui n'avons pas à prendre parti dans la lutte même, nous ne nous préoccupons que des victimes de cette guerre meurtrière. Martyrs du devoir, que votre drapeau soit ou ne soit point vainqueur, en ressentirez-vous moins les cruelles blessures de la baïonnette ou les atroces déchirures de la mitrailleuse?

 

Tantôt, en passant sur la Grand'Place, nous nous y sommes arrêtées pour regarder un régiment de mobilisés qui s'en va grossir l'armée du Nord. Sont-ils vraiment des soldats, ces pauvres gens si mal vêtus, si mal équipés! Je n'ai pu me défendre d'un mouvement tout à la fois de pitié et d'indignation. Plusieurs portent aux pieds des sabots dans lesquels la paille remplace les bas absents; d'autres ont une taille d'enfant; beaucoup semblent phtisiques ou rachitiques; j'ai même cru voir des idiots.

 

La plupart de ces hommes marchent mollement, ployant, sous le poids d'un fusil qui n'est pas toujours un chassepot. En comparant ces conscrits improvisés à ces régiments allemands, justement réputés pour l'irréprochable tenue de leur équipement, la régularité et la précision de leurs manœuvres, nous ne pûmes nous empêcher de plaindre ces pauvres soldats, qui semblaient condamnés, quel que pût être leur courage, à une inévitable défaite.

 

J'écris ce soir à mademoiselle TEICHMAN; je la prie de nous amener Mlle CATTEAUX et Mme BOSQUET; je préviens aussi M. GORIS que nous l'attendons. De son côté, Mlle NYSSENS engage sa sœur à accompagner ces dames, afin de la remplacer ici.

L'intendant militaire est venu nous retrouver ce soir, il approuve toutes nos dispositions. Déjà quelques lits ont été placés tantôt dans la petite salle de notre ambulance qui, demain, sera en grande partie meublée, prête à recevoir des victimes du combat d'aujourd'hui.

 

20 et 21 janvier.

Quelles journées! Les événements se précipitent ici avec une rapidité telle que j'ai peine à les suivre avec quelque ordre.

La poste ne part plus; le télégraphe ne fonctionne que pour le service militaire. Nos lettres n'ont pu être expédiées ni hier, ni aujourd'hui.

On nous a amené ce soir un jeune caporal de la ligne, en proie à une fièvre et à une surexcitation cérébrale telles que je n'ose pas le quitter cette nuit. Au reste, pourquoi me coucherais-je? Triste, anxieuse comme je le suis, je ne dormirais pas. J'écrirai durant les moments de calme de mon malade. Sa fièvre a parfois des reprises très-violentes.

 

Ce pauvre enfant est, je crois bien, sous l'impression de la terreur que lui a causée la bataille. Il s'imagine à tout instant qu'on va le fusiller; il demande à mains jointes qu'on en finisse tout de suite. Il me prend tantôt pour sa mère, tantôt pour sa sœur. Je lui laisse son illusion, je l'entretiens même. Je lui parle tout doucement en lui tenant la main. Je calmais ainsi jadis mes enfants, lorsque après avoir fait un mauvais rêve, ils ne parvenaient pas à s'endormir. Peut-être qu'en ce moment mes fils sont bien tourmentés de n'avoir point de mes nouvelles.

 

Je vais essayer de reprendre mon récit. Jeudi soir, après avoir écrit nos lettres, nous nous couchions avec la perspective consolante de pouvoir rendre ici des services efficaces. Vers quatre heures du matin, nous fûmes réveillées par l'arrivée bruyante de nouveaux hôtes; on allait, on venait, on ouvrait et refermait les portes. Nous nous imaginions qu'après avoir fait une reconnaissance, ou gardé quelque poste, des officiers et leurs ordonnances rentraient à l'hôtel; mais ce bruit se prolongeant, le passage d'escadrons de cavalerie et le roulement de voitures venant s'ajouter à ce vacarme, nous crûmes à l'arrivée de troupes qui allaient rejoindre l'armée de FAIDHERBE.

 

Ce fut, d'abord, à cette hypothèse que mon esprit, engourdi par le sommeil, s'arrêta pendant quelque temps; mais vers six heures, ayant entendu recommencer et redoubler tout ce tapage, je m'habillai à la hâte et descendis dans la grande salle. Je la trouvai occupée par des militaires de toute arme, de tout grade: officiers, sous-officiers, soldats, marins, fantassins, artilleurs, et dans quel état, mon Dieu! Il suffisait de les voir pour ne pas douter de la vérité.

 

L'armée du Nord était en déroute. Les Allemands comptaient une victoire de plus! La dame de l'hôtel m'apprit que les généraux FAIDHERBE, FARE et l'état-major étaient arrivés cette nuit. Tous ces militaires, les vêtements en désordre, la colère, le désespoir peints sur le visage, entraient, sortaient, s'asseyaient, se levaient brusquement, tous gardant le silence.

 

A la lueur du jour naissant mêlée à celle des lampes fumantes, ils ressemblaient à des êtres fantastiques. Je n'osais les questionner tant je craignais des explosions de colère.

 

Pendant quelque temps, j'aidai les gens de la maison à leur distribuer le peu de vivres qui restaient à l'hôtel. J'allai ensuite dans la cour; elle était remplie de chevaux, pour lesquels des cavaliers réclamaient en jurant du pain ou de l'avoine. Les pauvres bêtes, haletant de fatigue, couvertes de sueur et de boue, faisaient peine à voir. Dans la rue défilait lentement une longue suite de chariots et de charrettes, sur lesquels se trouvaient entassés pêle-mêle, des blessés, des éclopés, des armes, des havresacs, des selles de chevaux; sur le derrière de ces véhicules, se tenaient accrochés ou assis des malheureux soldats tout débraillés. Ensuite arrivaient des caissons de munitions remplis de soldats éclopés, puis venaient des canons de toute dimension, sur lesquels se trouvaient assis ou à califourchon, quelques-uns les entourant de leurs bras, de pauvres soldats harassés ou blessés. Puis à la suite venaient des militaires appartenant aux divers régiments; les uns sans armes, d'autres sans coiffures. Beaucoup d'entre eux portaient leurs bras en écharpe. Un grand Hombre de soldats avaient la tête enveloppée de linges ensanglantés; la boue rendait leurs uniformes méconnaissables.

 

La plupart marchaient les pieds nus et couverts de sang et de boue. C'était un spectacle navrant; je restai pendant quelque temps sur le seuil de la porte de l'hôtel, immobile, stupéfaite. A ce moment M. BRABANT vint nous avertir de la part de l'intendant militaire que des blessés arriveraient bientôt au Musée ; nous nous hâtâmes d'y courir. En traversant la grand'place un nouveau spectacle non moins désolant s'offre à nos regards. Là venaient s'entasser au terme d'une longue et rude étape, une foule de soldats épuisés par la fatigue et la faim qui, après s'être battus pendant deux jours, avaient franchi à pied, en toute hâte et en déroute, une distance d'environ huit lieues.

Un grand nombre d'entre eux se laissaient choir sur le pavé et y recevaient la nourriture que des habitants charitables s'empressaient de leur apporter.

 

De jeunes mobiles, enfants arrachés la veille au foyer maternel, jetaient en pleurant leurs armes et juraient qu'ils ne se battraient plus. Les chariots et les charrettes encombraient la place, mêlés aux canons et aux caissons. Un artilleur vint à reconnaître le canon qu'il avait cru enlevé, je présume, et se livra tout à coup aux transports d'une joie si expressive, qu'il m'arracha, pour un instant à ces émotions douloureuses. « Oh petite gueularde, c'est toi! disait-il en battant des mains, voyez-vous çà. Ces coquins de Prussiens, ils n'ont pas su te prendre! Oh chère belle, que tu as bien fait de revenir! » Le pauvre soldat paraissait ivre de joie.

 

Un mobile jette ou laisse tomber son fusil chargé, le coup part, la balle atteint une bonne portant un enfant; la femme est tuée, l'enfant n'est pas blessé. Un peu plus loin, nous voyons un groupe de femmes pleurant, criant, levant les mains au ciel qu'elles semblent prendre à témoin de leur douleur; elles viennent d'apprendre par les camarades de leurs maris ou de leurs fils que ceux-ci sont tombés sur le champ de bataille, blessés ou morts.

 

Cette foule compacte, grossissant encore à chaque pas, c'est à grand'peine que nous parvenons au Musée, où nous reprenons notre besogne d'infirmières. Aidées par la famille du concierge, nous couvrons les lits, faisons chauffer de l'eau et préparons de la soupe. Des voisins complaisants, appelés par nous, se chargent d'aller chercher des vivres. Nous envoyons prendre à l'hôpital militaire des médicaments, du linge et des objets de pansement.

 

Les blessés arrivent. Ce sont d'abord des soldats, aux pieds meurtris, par suite de la perte de leurs chaussures. L'enflure, l'écorchure, la boue et le sang ont ôté à ces pauvres pieds toute forme humaine; nous les lavons avec précaution, et les enveloppons dans des linges imbibés de glycérine. A peine couchés, ces malheureux dorment d'un sommeil de plomb, ils sont accablés, presque idiotisés par la fatigue et la souffrance. Un chariot s'arrête à la grille du Musée et nous amène une autre catégorie de blessés. Ceux-ci sont tout sanglants: deux d'entre eux ont le crâne fendu par des coups de sabre; ce sont les premières blessures faites à l'arme blanche que j'ai rencontrées depuis le début de la guerre. D'autres ont le bras, la main ou les doigts fracassés par des éclats d'obus. Puis arrivent successivement quelques malades atteints de bronchite, grelottant de la fièvre. Le chirurgien est là, les pansements commencent. En nous voyant à l'œuvre, le docteur HARDY, médecin en chef de l'ambulance, veut bien nous dire que notre expérience lui viendra fort en aide; il n'hésite pas à nous confier le soin de la plupart de ces pansements, dont le renouvellement sera nécessaire dans les intervalles de ses visites.

 

Nous apprenons que tous les hôpitaux et les ambulances de Cambrai sont encombrés de blessés et de malades. Partout aussi, nous dit-on, les infirmiers et infirmières se trouvent en nombre à peine suffisant.

 

Vers onze heures du matin, un membre du Comité de secours arrive à l'ambulance. Il dit que le général FAIDHERBE, son état-major et quelques-uns des régiments, arrivés cette nuit, partent en toute hâte pour Lille. Le général a donné ordre de ne plus retenir à Cambrai un seul des blessés qu'y pourraient amener les trains du chemin de fer de Saint-Quentin. Les Prussiens, ajoutait notre nouvelliste, sont sur les talons de l'armée en retraite; déjà du haut des remparts, on les voit s'avancer vers Cambrai dans deux heures, au plus tard, ils seront aux portes de la ville.

Ni ma compagne, ni moi, n'accordions grande croyance à cette nouvelle; nous nous disions que cette panique-là était probablement due à la réaction de l'extrême et générale confiance que nous constations la veille; deux heures plus tard, le doute était moins permis: un obus, lancé du dehors, venait tomber et éclater avec fracas dans un jardin voisin du Musée. Immédiatement, la place répondit à l'agression par un coup de canon. Pendant quelque temps, des obus lancés du dehors, alternèrent avec les coups de canon tirés du haut des remparts.

 

Vers le soir tout rentra dans le silence. A sept heures, nous rappelant les invitations réitérées de Mme BONIFACE, nous nous rendîmes chez elle. Malgré les péripéties émouvantes de la journée, cette excellente dame, qui se constitue ici notre protectrice, avait trouvé le temps de pourvoir à toutes les conditions de notre installation. Jugeant qu'il eût été peu commode et convenable pour nous de continuer à habiter l'hôtel assez éloigné de notre ambulance et tout encombré de militaires, Mme BONIFACE avait obtenu de nous faire accepter comme pensionnaires dans une famille d'artistes belges, établie depuis longtemps à Cambrai et dont la maison est voisine tout à la fois de la sienne et du Musée. Mais il était dit que nous jeûnerions ce jour-là. A peine étions-nous assises devant une table hospitalière, que le concierge accourait en toute hâte pour nous prévenir de l'arrivée de nouveaux blessés.

 

Vers onze heures, Mlle NYSSENS, me voyant très-fatiguée, me supplia d'aller prendre quelque repos et prétendit rester seule auprès des malheureux soldats que la souffrance ou la fièvre tenait éveillés.

 

Ce matin, ou plutôt hier matin, car il est plus de minuit maintenant, j'ai retrouvé, dormant du même sommeil de plomb, plusieurs de ces éclopés arrivés vingt-quatre heures auparavant; c'est à peine si nous parvenons à les éveiller pour l'heure du repas; leur état de faiblesse ne nous permet pas de les en dispenser. On persiste à croire à l'imminence du siège et du bombardement; on dit que les Prussiens élèvent des batteries à Masnières. Depuis hier les habitants de la ville enfouissent leurs objets précieux dans leurs caves et dans leurs jardins.

 

On dit que tout moyen de correspondre avec le dehors est devenu impossible. Après que les pansements ont été terminés, j'ai voulu m'en assurer par moi-même et trouver l'occasion d'envoyer mes lettres en Belgique. Je me dirigeai d'abord vers la gare du chemin de fer, qui est hors de la ville et où j'aurais, en tous cas, la chance de recueillir des blessés. Dans une rue tout encombrée de soldats, je remarquai un officier à cheval que je crus reconnaître.

 

Je cherchai, sans y parvenir, à me rappeler où je l'avais rencontré déjà, lorsque je m'entendis interpeller par mon nom. L'officier avait mis pied à terre, confié son cheval à un gamin et, pressant le pas, m'avait rejointe. Je le reconnus aussitôt; la fatigue et les émotions de la défaite avaient singulièrement altéré ses traits. C'était le Capitaine ***, qui, blessé à Sedan, avait été transporté et soigné à Bruxelles; mais non en qualité de prisonnier des Prussiens, ni d'interné en Belgique, car dès que la guérison de sa blessure le lui avait permis, il s'était hâté d'aller reprendre son service en France; il avait assisté depuis à plusieurs rencontres et reçu le grade de Commandant. Pendant son séjour dans notre capitale, cet officier avait su, par la distinction de ses manières et l'intérêt qu'inspirait toute sa personne, se concilier la sympathie d'un petit cercle dans lequel je compte quelques bons amis; j'avais rencontré chez eux et reçu chez moi le Capitaine*** à mon retour de Sarrebruck. Apprenant que ma course faite au pas accéléré avait pour double but de chercher à faire partir mes lettres et de recueillir les soldats blessés attardés pour les ramener ensuite à l'ambulance, le Commandant s'offrit à m'accompagner.

 

Arrivés à la station, à travers des chemins rendus presque impraticables par la pluie et le passage des troupes, nous apprenons qu'en effet les trains ne partent plus. Une foule de soldats attardés, appartenant aux régiments partis la veille, acquéraient là, à leur grand désespoir, la certitude que le chemin de fer ne les transporterait pas. On procédait en ce moment, en grande hâte, au déménagement du mobilier de la gare. Sur notre passage, nous rencontrâmes à plusieurs reprises des mobiles qui s'adressèrent au Commandant pour obtenir de lui quelques indications au sujet de la compagnie à laquelle ils appartenaient, et dont ils s'étaient trouvés séparés pendant la déroute. Hélas! ces pauvres inexpérimentés, interrogés par l'officier sur le numéro de leur régiment et celui de leur bataillon, ou sur le nom de leur chef, ne trouvaient rien à répondre; ils ignoraient absolument tout ce qui concernait leur organisation. Un d'entre eux, presque enfant, interpellé avec bonté par le Commandant sur le nom du Général à la division duquel appartenait son régiment, répondit naïvement: « Mon officier, le Général c'est un qui a comme ça de grandes moustaches. » Le pauvre garçon paraissait tout fier de se rappeler en ce moment de détresse un signe qui lui paraissait distinctif.

 

Le Commandant me confirma tout ce que les journaux avaient dit au sujet de l'adjonction des régiments de mobilisés à la troupe régulière. Placés au front des troupes exercées, ils se retournaient parfois au fort de l'action et jetaient la déroute parmi celles-ci; postés derrière elles, ils leur donnaient le signal de la fuite et y provoquaient des paniques. En plusieurs rencontres récentes, cette circonstance avait été, de l'avis de cet officier, l'une des causes principales d'échecs éprouvés par l'armée française. J'ai trouvé le long du chemin quelques soldats éclopés que j'ai amenés à l'ambulance. Ma compagne avait eu, en sortant ce matin, cette même chance. Dès que les malades particulièrement confiés à ses soins lui laissent quelque loisir, mlle NYSSENS s'occupe du ménage et de la direction de la cuisine. J'ai pris le service de la grande salle. L'intendance nous a envoyé aujourd'hui quelques mobiles qui feront les gros ouvrages de notre hôpital; nous avons aussi un comptable; tout ce monde semble avoir plus de bonne volonté que de pratique.

 

Vers deux heures quelques bombes ont été encore lancées du dehors et le canon des remparts a tonné à plusieurs reprises. L'intendant militaire est venu tantôt à l'ambulance; il nous a parlé des préparatifs de résistance que fait l'autorité militaire commandant à Cambrai. Si par aventure, la ville se rendait, la citadelle détruirait la ville avant de capituler. J'admire le sang-froid de ma compagne; toutes ces menaces de siège et de bombardement ne l'émeuvent pas; elle va jusqu'à ne point regretter de se trouver à point ici pour en être témoin; je la querelle un peu pour cela; j'en suis pour ma part très-effrayée, je l'avoue sans honte. J'ai vu Thionville plusieurs semaines après le bombardement de cette place, et je ne saurais oublier ni ses ruines fumantes, ni le récit des douleurs éprouvées par cette malheureuse population; j'ai peur enfin qu'en apprenant ce qui se passe ici, mes enfants et mes amis s'en inquiètent pour moi. Tantôt on nous a averties que si nous voulions quitter la ville, nous le pouvions encore; dé temps en temps on entrouvre une des portes pour laisser passer ceux qui fuient; demain il sera peut-être trop tard. Un instant j'ai balancé, que fallait-il faire? Quitter Cambrai, épargner ainsi à ma famille et à mes amis de pénibles inquiétudes? Ou bien rester et aider à rendre par nos soins et notre dévouement la santé, peut-être la vie à des infortunés? Après avoir vu mutiler leurs membres sur le champ de bataille, ils ne retrouveraient donc plus, à leur chevet de douleur, des mains et des cœurs de mère et de sœur pour panser leurs plaies et répandre le baume de la consolation sur leurs âmes, plus meurtries parfois encore que leurs pauvres corps? Alors j'ai prié Dieu comme on prie aux heures des luttes du cœur; je l'ai supplié de m'indiquer le devoir; quel qu'il fût, il m'eût été en ce moment plus facile à remplir qu'à discerner. Je me suis décidée et suis restée. Lorsque M. BRABANT, qui connaissait mes perplexités, est revenu ce soir, je lui ai fait part de ma résolution, il m'a serré les mains et m'a remerciée avec effusion.

 

La terreur qu'inspire le siège est grande; j'ai entendu tous ceux, qui ont visité l'ambulance aujourd'hui, protester contre l'inutilité de la résistance et faire des vœux pour qu'en cas de sommation la ville se rendît tout de suite. Il ne se rencontre pas mal de gens qui redoutent moins l'arrivée des Prussiens, qu'ils ne montrent d'antipathie et de défiance à l'endroit des autorités républicaines. « Qu'ont' ils à perdre? disait tantôt un bon gros bourgeois propriétaire, pendez tous ces républicains par les pieds, il ne tombera pas un sou de leur poche. » Que cette nuit me semble longue! Le caporal s'est enfin endormi, grâce à la potion opiacée que je lui ai donnée tantôt. Je viens d'apprendre par son voisin de lit que celui-ci est tout à la fois son parent et son ami, il a pour sa part une légère blessure à la jambe, les pieds meurtris et un commencement de pleurésie. Ces deux jeunes gens étaient étudiants à l'université de Paris.

 

ils se sont engagés au mois d'août dernier dans le même régiment; faits prisonniers tous les deux dans la même affaire, ils se sont évadés ensemble et réengagés ensuite. Au moment de retomber après la bataille de Saint-Quentin entre les mains des Prussiens, ils se sont résolument jetés à la nage dans le canal; un soldat de marine était avec eux; celui-ci fut pris subitement d'un accès de découragement; malgré les instances et les efforts de ses camarades, il s'est obstinément refusé à regagner la rive, et il s'est noyé. Le hasard seul a fait que les deux amis ont été transportés à la même ambulance, car au milieu du désordre de la retraite, les pauvres enfants, accablés par la souffrance, la fatigue et la fièvre, se sont trouvés séparés l'un de l'autre. Ils sont tombés où? ils l'ignorent, ils ne savent pas davantage par qui ils ont été recueillis et amenés ici; c'est encore le hasard qui me les a fait placer l'un à côté de l'autre.

On annonçait hier que le bombardement commencerait ce matin à cinq heures, il en est bientôt six.

 

Dimanche 22 janvier.

Je suis allée ce matin entendre la messe de six heures, à l'église Saint-Géry; il y avait foule. Il m'a semblé n'avoir jamais vu prier des chrétiens avec autant de ferveur; l'encombrement était grand autour des confessionnaux, et les communions très-nombreuses. Je pense que la frayeur ramenait là bien des âmes au souvenir de Dieu. Chaque fois qu'après avoir livré passage à quelque fidèle, la porte matelassée de l'église retombait lourdement, c'était chose curieuse à voir que le tressaillement qui se manifestait dans l'assistance: cela ressemblait à une commotion électrique, chacun croyait sûrement à la chute d'une bombe. A onze heures, un officier prussien s'est présenté aux portes de la ville en qualité de parlementaire; on lui a bandé les yeux et il a été conduit à l'hôtel de ville. Il venait sommer la ville de se rendre; en cas de refus, le bombardement commencerait deux heures plus tard. La réponse a été fière: « Cambrai a des vivres et des munitions; avant de se rendre, la ville aura brûlé la dernière cartouche de son dernier fusil. » L'arrivée du parlementaire avait rassemblé sur la grand'place une foule énorme de curieux. L'officier reconduit jusqu'aux portes de la ville et la réponse connue, la panique est devenue générale. Les obus et les bombes lancés ces derniers jours n'ont été, à vrai dire, que des projectiles envoyés par des pièces de campagne et destinés à effrayer la population; aujourd'hui les choses changent d'aspect, et l'arrivée du parlementaire ne permet plus de douter des intentions sérieusement hostiles des Prussiens à l'égard de Cambrai.

 

Bientôt des proclamations, des avertissements émanant de la sous-préfecture et de la mairie sont placardés sur toutes les murailles. Le sous-préfet annonce que GAMBETTA est à Lille, et qu'il lui télégraphie pour recommander la défense à outrance. Le sous-préfet ajoute que son ami Wilfried de FONVIELLE lui écrit de Calais qu'il arrive de Londres; l'opinion publique s'émeut en Angleterre; tout y fait espérer une prochaine intervention en faveur de la France. Le Maire invite ses concitoyens à ne plus sortir de chez eux sans nécessité. En prévision du prochain bombardement, il les engage à ne laisser dans leurs greniers ni foin, ni paille, ni matières inflammables et à se munir aux divers étages de leurs maisons, de baquets d'eau, afin d'éteindre promptement les commencements d'incendie.

 

L'intendant militaire nous a priées de prendre les dispositions nécessaires pour mettre nos pensionnaires à l'abri du danger, auquel est exposé le Musée par sa situation et son élévation. J'ai fait, avec l'architecte de la ville, la visite des caves de cet établissement; elles sont nombreuses et spacieuses. L'architecte m'a indiqué celles qui présentent le plus de sécurité, à cause de leurs issues et de leurs voûtes ogivales. Nous y faisons étendre des matelas; nous nous approvisionnons de pain, de viandes fraîches et salées, de vin, etc. L'écroulement du bâtiment pouvant nous fermer les issues des .ca.ves, j'y fais descendre des pioches, des pelles et des marteaux. Je sortais d'un de ces souterrains, lorsqu'en remontant dans la cour. j'entendis un coup de canon, qui fut bientôt suivi d'un sifflement étrange; c'était un projectile qui passait dans les airs. Je vis alors une troupe de pigeons effrayés, tourbillonnant au-dessus de l'ambulance, dans laquelle ils semblaient chercher un asile. Je me disais que l'instinct de la conservation servait bien mal en ce moment les pauvres volatiles; s'ils pénétraient chez nous, je les descendrais aussi dans la cave, non pour les sauver, mais pour les faire aller grossir, tout vivants, nos provisions de siège.

 

Les coups de canon, que l'on tire à chaque instant des remparts de la ville, soit pour détruire les ouvrages des assiégeants, soit pour tenir à distance les patrouilles des uhlans, impressionnent péniblement nos malades. Plusieurs d'entre eux sont si meurtris, si affaiblis par la fatigue et la souffrance, qu'ils tremblent à la pensée de devoir quitter leur lit pour être transportés dans les souterrains; ils nous supplient de ne point les remuer, quoi qu'il arrive. D'autres éprouvent une sorte d'angoisse pénible à constater; ce canon leur rappelle les horreurs de la lutte, ce sont surtout les fiévreux.

 

La soirée est venue, le bombardement n'a pas sérieusement commencé. MM. les Prussiens ne sont pas de parole. Je voudrais qu'il eût lieu tout de suite. L'anxiété dans laquelle on vit ici, en attendant d'heure en heure la catastrophe, est des plus pénibles; il est à croire pourtant que cette attente se prolongera pendant quelques jours encore, quoi qu'en disent les autorités et leurs proclamations.

 

J'ai été témoin des préparatifs du siège de Thionville, et quelle que soit la diligence qu'y aient mise les Prussiens, il leur a fallu plus de huit jours pour investir cette place, bien moins fortifiée que celle de Cambrai. Je faisais ce soir cette remarque à deux visiteurs de notre ambulance, qui paraissaient très-effrayés; ils me firent une foule de questions au sujet des exigences d'un siège. Comme je m'apercevais que leur confiance dans ma science militaire prenait certaine consistance, je rassurai de mon mieux ces braves gens, en leur laissant entrevoir qu'au point où en est la guerre, gagner du temps était une chose précieuse. Tout en causant de parallèles, de batteries et de tranchées avec l'aplomb d'un Capitaine d'artillerie, je me suis surprise à songer au général BOUM de la Grande-Duchesse, et, ma foi, j'ai presque ri. Dieu sait pourtant que je n'ai guère envie de rire. Je songe sans cesse à mes chers absents inquiets pour moi, et autour de moi je ne vois que souffrances et misères, je n'entends que des gémissements.

 

Mme BONIFACE a voulu nous avoir à dîner chez elle, ce soir. La digne aïeule est enchantée de son petit-fils, orphelin de sa mère qu'elle remplace, autant qu'il est possible de remplacer une mère. Marcel a douze ans; on lui a proposé ce matin de le conduire en Belgique; l'enfant a répondu fièrement que quitter sa patrie et sa grand'mère au moment du danger serait une lâcheté, et qu'il ne la commettrait pas.

 

Lundi 23 janvier.

Rien n'est changé dans la situation. Le canon de la place se fait entendre de temps en temps; mais aucun obus ne tombe plus dans la ville. Ce matin nouvel émoi dans la population: un second parlementaire est venu, envoyé cette fois par le prince ALBERT. Il réclamait l'échange d'un prisonnier prussien, blessé et détenu à l'hôpital militaire. Ce prisonnier, fils d'un riche banquier de Berlin, servait parmi les uhlans. Tombé récemment dans un poste français, il fut atteint d'un coup de revolver à la poitrine et transporté à l'hôpital militaire de Cambrai où il resta détenu, malgré les démarches réitérées de son père. Situé à l'extrémité de la ville et presque au sommet de ses remparts, l'hôpital, tout peuplé en ce moment de varioleux et de typhoïdes, se trouve à l'endroit de la ville le plus exposé aux bombes prussiennes. On a répondu au parlementaire que le prisonnier ne serait pas échangé, et qu'en cas de bombardement, il resterait logé à l'étage supérieur de l'hôpital. L'intérêt, que le prince semble porter au jeune Max ABEL, paraît aux yeux des Cambrésiens une chose bonne à exploiter au profit de leur propre sécurité. Les uns prétendent que le jeune homme est un fils du roi de Prusse, d'autres que le banquier Abel a prêté des sommes d'argent importantes à des princes allemands belligérants; d'autres encore disent que Max ABEL est filleul de la reine Augusta, à la protection de laquelle ses parents ont fait appel. La Reine, en bonne marraine, aurait fait réclamer par le prince ALBERT son téméraire filleul. C'est à cette circonstance que l'on attribue ici le retard apporté au bombardement; peut-être même, se dit-on, grâce à la présence du précieux prisonnier, n'aura-t-il pas lieu du tout. La population ne s'en montre pas moins fort perplexe; et des fenêtres mêmes de l'ambulance, nous pouvons voir quelques gens prudentissimes qui, pour atténuer probablement la chute des projectiles qui ne tombent pas encore, traversent la rue portant des coussins sur leurs têtes.

 

Quelques dames courageuses, qui n'ont pas voulu quitter leur père ou leur mari à l'heure du danger, sont venues visiter aujourd'hui l'ambulance et y apporter, pour nous, des paroles de sympathie et de reconnaissance, et pour nos pensionnaires, du vin, des fruits, des gâteaux, du chocolat, du tabac; grâce à elles, nous ne manquons de rien pour notre hôpital. Tous nos pauvres blessés souffrent beaucoup; il est ordinaire qu'au bout de quelques jours, des abcès se déclarent à la suite de contusions ou de meurtrissures. Il faut prévenir les accidents qui en peuvent résulter par des soins minutieux et réitérés; c'est à peine si nous trouvons le temps nécessaire pour tout cela, et malheureusement, les événements qui se préparent empêcheront l'arrivée de nos compagnes. Que deviendrions nous si le nombre de nos blessés augmentait encore?

 

A chaque jour suffit sa peine, dit l'Écriture. Ici le jour ne suffit déjà plus à la peine. Comprend-on qu'à cette heure, on ne sache pas encore ici, d'une manière positive, s'il est vrai que les Prussiens élèvent des batteries! Le Commandant*** est venu tout à l'heure visiter quelques hommes de sa compagnie que nous soignons. Il avait été envoyé hier soir en reconnaissance; mais d'un côté opposé à celui de Masnières, il n'a rien vu. il faisait nuit et les Prussiens ne sont pas dans cette direction. Ces fameux diables feront, paraît-il, bien plus de peur que de mal aux Cambrésiens.

 

Il règne dans les mouvements des troupes françaises un grand désarroi. Des bataillons de ligne et des compagnies de chasseurs ont quitté Cambrai en hâte ces jours-ci pour Douai. A peine arrivés, ils ont reçu l'ordre de rentrer ici; tous ces soldats sont exténués et incapables de tout service. Le général Faidherbe veut réorganiser son armée, dit-on. Les officiers et les soldats, que nous voyons ici, doutent que cela soit possible, vu le grand nombre de pertes récentes et te découragement général.

 

Mardi 24 janvier.

On dit que les Prussiens ont quitté Masnières; des campagnards qui ont traversé ce village affirment n'avoir vu sur leur passage ni soldats, ni travaux. Or pas de batteries, pas de siège. Dieu soit loué! Voici qu'il nous est arrivé une bonne fortune: deux Sœurs de charité qui dirigent un asile d'enfants dans le faubourg, s'étaient réfugiées en ville par crainte des Prussiens; elles se sont offertes pour nous aider à soigner nos blessés. Nous avons accepté leurs offres avec empressement. Quelques soldats recueillis d'abord par des habitants de la ville et dont les blessures, qui s'étaient envenimées, réclamaient des soins spéciaux, sont venus grossir encore le nombre de nos pensionnaires et porter à plus de soixante le total des pansements quotidiens; je n'y suffisais plus. mlle NYSSENS était, de son côté, si absorbée par les détails de l'économat, et par les soins à donner aux malades que ses forces n'eussent pas tardé ici, comme à Sarrebruck trahir son courage.

J'ai reçu aujourd'hui plusieurs lettres. M. le banquier ABEL de Berlin et deux de ses amis me prient, avec instance, de réclamer le transfert du fameux prisonnier dans notre ambulance. Je ne le demanderai pas, tant je suis sûre de ne pas l'obtenir. J'ai envoyé dès ce soir, par courrier, une lettre à M. le ministre de Prusse à Bruxelles, je le prie de faire rassurer la famille de Max ABEL. Je m'engage à la tenir au courant de ce qui se passera et à entourer le prisonnier de tous les soins nécessaires, si, toutefois, l'autorité militaire veut bien me le permettre.

 

Mercredi 25 janvier.

Le général SIATELLI m'autorise à visiter Max ABEL qui continue à être avec le bombardement, auquel on persiste à croire, l'objet de toutes les conversations. Cependant je ne puis voir le prisonnier qu'en présence d'un officier de la garnison et je dois m'engager à ne lui parler qu'en français. J'ai trouvé ce jeune homme en assez bonne santé; la balle a été aisément extraite de sa blessure qui est en voie de guérison. Toutefois, depuis quelques jours, le prisonnier blessé est en proie à une sorte de nostalgie qui le rend très-malheureux. Il se loue beaucoup des soins qu'il reçoit, il ne manque de rien; mais toujours dominé par son idée fixe, il m'a suppliée à diverses reprises de faire des démarches afin d'obtenir sa mise en liberté. Ma visite ayant paru lui faire grand plaisir, je lui ai promis de revenir le voir tous les jours. Le chirurgien-major ALLAIRE, qui m'accompagnait, est plein de sollicitude pour le prisonnier et adoucit sa captivité par tous les moyens qui sont en son pouvoir.

Nous avons à l'ambulance deux blessés couchés en face l'un de l'autre. Tous les deux ont eu des doigts enlevés à la main droite par des éclats d'obus et la gravité de ces blessures les menace d'une amputation de la main. Ils sont doux et patients, et leur histoire est également intéressante. L'un est du Nord, il est marié; il y a six mois qu'il a quitté sa femme pour reprendre service; un enfant lui est né depuis son départ, peut-être ne le verra-t-il jamais, car son état donne de grandes inquiétudes, il connaît le danger de sa position et se préoccupe de la misère qui menace sa jeune famille. L'autre est Provençal; il est fiancé à une cousine qu'il semble aimer de toute la force de son âme; son souvenir ne le quitte jamais; déjà plusieurs fois, il m'a entretenue de Elle, il ne l'appelle pas autrement. Ce pauvre garçon est si naïf, si confiant ! Ce matin, cédant à un instant de découragement, il s'apitoyait sur la perte probable de sa main, puis tout à coup la confiance en Elle reprit le dessus et il me dit en souriant à travers des larmes que lui arrachait la souffrance : « Bah! je lui ai donné tout mon cœur, elle me prêtera bien sa main droite. »

 

Tout à l'heure on m'a avertie que des Messieurs arrivés de Belgique me demandaient, c'était M. Benjamin CROMBEZ et un membre du Comité du pain de Bruxelles, en tournée d'exploration dans le Nord pour y répandre des secours en argent et en nature. L'arrivée de ces Messieurs a été pour moi l'occasion d'une joie réelle. Ces huit jours derniers s'étaient trouvés remplis par tant d'émotions et de péripéties, que la vue de mes compatriotes fut comme un rayon de sérénité qui me venait de Belgique à travers la sombre atmosphère dans laquelle nous vivons ici. Je me hâtai de conduire M. CROMBEZ auprès du petit caporal, comme on appelle ici ce jeune malade qui a plus de cinq pieds de haut. A maintes reprises, celui-ci m'avait parlé des personnes de la famille CROMBEZ qu'il avait connues, disait-il, à Paris. M. CROMBEZ s'est chargé de faire parvenir aux parents du jeune homme, qui habitent un département envahi, des nouvelles de notre malade; le caporal est en bonne voie de guérison, grâce à la saignée et au calme que réclamait sa surexcitation cérébrale.

 

26 janvier, jeudi.

Ce matin, en rentrant à l'ambulance, je reçus du Secrétaire général de la Croix-Rouge, à Bruxelles, un télégramme ainsi conçu: On ira chercher Abel demain, prenez vos dispositions. Ce télégramme était pour moi une véritable énigme et me contrariait fort. Je savais qu'on ne relâcherait à aucun prix le jeune prisonnier, et je regrettais, et pour lui et pour moi, qu'en ces moments de panique où la justice et le bon sens ne sont pas précisément à l'ordre du jour, on mêlât mon nom à un incident qui grandit ici, de jour en jour, en importance ridicule. Je jetai avec quelque impatience la dépêche sur ma table et bientôt, tout à ma besogne, je n'y pensais plus, lorsqu'on vint m'avertir que M. le sous-préfet demandait à me parler.

 

Je le fis prier d'entrer à l'ambulance. Ce fonctionnaire venait m'entretenir de Max ABEL au sujet duquel j'avais reçu un télégramme. La population cambrésienne avait appris qu'on essayait de faire relâcher le prisonnier et s'en montrait fort émue. Des groupes de femmes s'étaient rendus à l'hôtel de ville ce matin pour demander que l'on mît un poste de gardes nationaux à l'hôpital militaire. Mon nom était mêlé à tout cela; on disait que j'étais une Prussienne déguisée, venue à Cambrai pour délivrer le précieux otage. Bref, M. le sous-préfet me prévenait obligeamment que si je retournais à l'hôpital où se trouvait Abel, il ne répondait pas que je ne fusse sur mon chemin.

 

insultée, maltraitée peut-être par Mesdames les Cambrésiennes. Je remerciai M. le sous-préfet; mais ne lui fis point l'éloge de la discrétion du service télégraphique. Il me reprocha de ne lui avoir point communiqué le fameux télégramme que je venais. de recevoir et qui provoquait tout ce tapage. Oh! comme en ce moment, j'avais envie de le questionner un peu au sujet de l'intervention prochaine des Anglais, annoncée dans sa proclamation de dimanche dernier à la suite d'un télégramme. Mon rôle actuel de Sœur de charité internationale me défendant toute malice de ce genre, je n'en fis rien. La forme républicaine, grave et austère en elle-même, répudie le système des fausses dépêches et des illusions trompeuses; j'aurais voulu lui en faire la remarque.

 

Depuis quelques jours, nous recevons fréquemment la visite de parents affligés, à la recherche de leurs fils disparus depuis la bataille de Saint-Quentin. On souffre au récit de leurs tourments. Quel supplice! Ignorer le sort de son enfant, mort peut-être, blessé, souffrant à quelque distance du foyer paternel, et ne pouvoir ni le voir, ni le soigner! Oh! je voudrais aller à Saint-Quentin! J'essayerai d'y retrouver et d'en ramener quelques-uns de ces infortunés dont à tout hasard je prends les noms. Ou m'objecte que la garnison française étant prisonnière à Saint-Quentin, les Prussiens n'en laisseront pas sortir les soldats légèrement blessés, que l'interruption dans le service du chemin de fer ne permettrait pas de transporter les grands blessés par la voie de terre, à cause de la longueur et de la difficulté de la route dépavée et défoncée en beaucoup d'endroits; enfin, aucun des Messieurs auxquels je m'adresse ne se montre disposé à faire ce trajet à travers les troupes prussiennes.

 

De plus, l'accumulation des blessés dans Saint-Quentin doit nuire à leur guérison. Cette ville, prise et reprise, que l'on dit avoir tant souffert pendant la guerre, manque peut-être de ressources suffisantes. Je me souviens de la misère qui décimait les ambulances de Metz quelques jours après sa reddition. Nous avons quarante lits vides ici; peut-être en manque-t-on là-bas. Je sais que lady PIGOT a vu dimanche à Lille le général Faidherbe qui l'a fort engagée à conduire son ambulance à Saint-Quentin, où les blessés sont nombreux.

La famille de mlle NYSSENS n'exige pas son retour immédiat dans sa maison de commerce; elle disposera de quelques jours encore au profit de ses chers protégés. On m'annonce une visite.

 

Vendredi 27 janvier.

C'était M. REY, docteur italien attaché aux ambulances de Bruxelles. Il était envoyé par M. le banquier ABEL, que déjà il avait accompagné ici, au commencement de la détention de son fils. Je me hâtai de lui raconter l'incident du matin et le suppliai de quitter au plus vite Cambrai. Toutes ces démarches, surtout ces télégrammes et ces lettres, dont les employés partagent les confidences, ne servent qu'à aggraver la position du prisonnier, et en me compromettant inutilement, à rendre plus difficile la mission de sollicitude que je continuerai, malgré tout, à remplir, parce que je l'ai acceptée.

 

Le docteur m'a remis, de la part de M. Abel, 500 francs destinés aux blessés de notre ambulance; le banquier voulait reconnaître ainsi, disait-il, l'intérêt que je portais à son fils et disposer en sa faveur la population qui lui était hostile. J'appris au docteur que, quoique le général en chef eût autorisé l'échange du prisonnier, le Commandant de la ville, craignant une effervescence populaire, s'y refusait énergiquement. Après lui avoir donné quelques détails qui devaient engager à la prudence tous ceux qui s'intéressaient à Max ABEL et à moi-même, j'obtins du docteur qu'il s'éloignerait le soir même, et qu'on s'en remettrait dorénavant à moi pour tout ce qui concernait les intérêts du prisonnier.

J'ai rencontré tantôt chez Mme X., deux jeunes officiers dont le langage m'a péniblement impressionnée.

 

Certes, j'éprouve la plus vive sympathie pour tout soldat vaincu joignant, au courage militaire trahi, le courage de la justice et de la vérité. Malgré leurs légitimes exigences, ce courage-là n'altère, en aucune sorte, le courage militaire et le vrai patriotisme. Je m'incline avec respect devant tout malheur supporté sans faiblesse; mais je me trouve peu tolérante à l'égard de la jactance, et quand je rencontre celle-ci doublée d'ignorance volontaire, ma foi, j'éprouve quelque difficulté à ne pas m'emporte un peu. Aux yeux d'un certain nombre de Français, les Prussiens sont des barbares, des sauvages, une horde de brutes et de voleurs qui ont vaincu l'armée française, le -moyen de le nier? mais par le nombre seulement. Or, ils comptent pour rien l'instruction, la discipline, le degré de moralité de cette armée qu'attaquait étourdiment cette autre armée, dans laquelle l'indiscipline des soldats, l'incapacité d'un grand nombre d'officiers, l'insuffisance et les malversations de l'intendance n'ont été que trop souvent mises en évidence pendant cette guerre. En vain ai-je essayé de soulever un peu le voile. Selon ces Messieurs, la France toujours grande et généreuse n'avait eu en vue, en commençant cette guerre, que la délivrance des peuples allemands annexés ou menacés d'annexion à la Prusse, et l'intérêt de la civilisation qu'ils disaient y être à l'état d'enfance. A l'état d'enfance, bon Dieu! cette Allemagne à qui l'Europe doit la liberté de conscience! Le monde: le progrès de la science moderne, tant de chefs-d'œuvre de l'esprit et de l'art, Kant, Schiller et Goethe ! Ne dites donc pas que les Allemands sont des brutes. Voleurs? Il leur est arrivé quelquefois d'emporter, en quittant vos maisons, des pendules, des pianos, des objets d'étagères, des robes de femmes et des jouets d'enfants, et je suis d'avis que dans tous les pays et dans toutes les langues du monde, cela s'appelle prendre le bien d'autrui ou voler. Mais de grâce, Messieurs, un peu d'indulgence! Est-ce que les Allemands et nous Belges, ne nous rappelons-nous pas avoir ouï dire qu'à la fin du siècle dernier, les Généraux de la République française et plus tard ceux de Bonaparte dépouillèrent nos musées, nos églises de leurs chefs-d'œuvre artistiques pour en enrichir le Louvre et leurs propres galeries? Que font donc en France aujourd'hui ces Prussiens, que vous n'ayez fait vous-mêmes en Prusse, en Belgique, en Hollande, en Espagne, en Chine et ailleurs? Certes, quelles que soient les mains qui commettent ces délits, ils n'en sont pas moins blâmables, autant que regrettables. Ces déprédations laissent, dans la mémoire des générations, de longues traces de rancune et de haine. Le souvenir des vexations individuelles se perpétue longtemps dans les familles, où bien souvent même, il l'emporte sur celui des événements politiques les plus considérables. Certes, l'histoire du perroquet de mon aïeule jeté sur ses meubles amassés et brûlés devant son hôtel à Gand, par les patriotes belges de 1789, et le récit de l'insolence de ce Prussien entrant, monté sur son cheval, dans le salon du Comte de BUEREN, le vieil ami de ma famille, m'impressionnaient plus vivement que la narration de la révolution brabançonne et celle de l'invasion de 1815, et pendant mon enfance et un peu de ma jeunesse, je conservai une rancune traditionnelle contre tout homme se disant patriote et contre tout Prussien. Peut-être qu'en emportant tous ces objets aujourd'hui, les Allemands s'y croient autorisés par l'exemple que leur donnèrent, jadis chez eux, les conquérants français. J'entendais parler ce soir de revanche et de vengeance. Mais non! Sedan doit faire oublier Iéna.

 

De vengeance en revanche, de revanche en vengeance, ce serait donc la guerre à perpétuité? Ou traitait aussi de monstres, les Allemands qui bombardent les villes fortifiées. Mais permettez, Messieurs, vous étiez trente mille français le 2 août dernier devant Sarrebruck, petite ville ouverte, occupée par 500 hommes de garnison allemande et vous la bombardiez!. C'était le premier acte de cette tragédie sanglante qui n'est pas terminée encore, et vous le représentiez là, à grand orchestre de mitrailleuses, afin d'amuser et d'instruire dans l'art de la destruction un enfant, le fils de celui dont le trône, s'étant trouvé tout à coup ébranlé, réclamait alors pour renfort le prestige de quelques victoires achetées au prix de monceaux de cadavres.

 

Encore une fois, tout cela, ce sont des actes de brigandages, de quelque part qu'ils viennent; mais brigandages légitimés, si vous le voulez, par ce qu'on est convenu d'appeler les lois de la guerre. Vouloir éclairer malgré eux des gens qui ne veulent pas voir, eût été perdre mon temps. Je suis rentrée, j'ai écrit, je vais dormir. Non, j'écris encore, je me sens troublée. Cette conversation m'a émue. Ces Messieurs auront peut-être supposé que j'éprouvais plus de sympathie pour la Prusse que pour leur patrie que j'aime sincèrement et que je préfère, je crois bien, à tout autre pays qui n'est pas le mien. Mais il est assez ordinaire qu'un tiers, survenant dans une querelle et ne prenant pas énergiquement parti pour l'un des contestants, en accablant l'autre, les mécontente tous les deux.

Je n'ai pourtant, ni incriminé, ni atténué ce soir aucune chose avec prévention. Je crois n'avoir été que juste à l'égard de ces deux belles et grandes nations qui se calomnient et se déchirent encore, à la suite de vieilles rancunes toujours exploitées par l'intérêt personnel et l'ambition, ou de vieux préjugés de races tout à fait surannés, aujourd'hui que les intérêts scientifiques, artistiques, industriels, économiques surtout, se rencontrent et se confondent dans des expositions, dans des entreprises et dans des sociétés dites internationales. Est-ce que la société de charité internationale de secours aux blessés n'est pas elle-même une protestation éloquente du sens humain de la France et de l'Allemagne contre l'instinct brutal qui les pousse à mutiler et à exterminer leurs propres enfants, alors que de l'union harmonique de ces nations riches de facultés si diverses et si fécondes, sortirait à coup sûr la civilisation la plus élevée. Je me rappelle avoir lu un jour que la France occupe dans le monde, la place que tient la femme dans la société. « Mais, ajoutait l'auteur, Louis PFAU dans son Étude sur l'Art, si la France a les qualités de la femme, le dévouement, l'amabilité, le bon sens pratique, la délicatesse et la générosité du sentiment, elle en a aussi les défauts et les faiblesses, la légèreté, la vanité, l'inconstance. »

On appelle à juste titre la France le cœur du monde ; l'Allemagne avec ses mâles facultés, sa puissance de logique, la force de sa volonté, sa méthode et sa science n'en est-elle pas la tête? Voici que je me rappelle l'histoire d'un mariage conclu légèrement, brisé violemment et renoué passionnément. La femme était spirituelle, jolie, impressionnable, vive, un peu frivole, bonne, coquette, mais sage (une vraie Parisienne). Le mari froid, grave, sérieux, savant, un peu rude, mais bon, un vrai Prussien ce mari-là. Mariés jeunes, et plutôt par convenance que par inclination, ils ne remarquèrent d'abord qu'une seule chose qu'ils ne se pardonnèrent pas: c'était, chez l'un, des dispositions, des tendances, des goûts qui n'existaient pas chez l'autre, et réciproquement. La gravité de Monsieur qui recherchait les choses sérieuses et la gaieté de Madame qui aimait le plaisir, dans certaines mesures toutefois, leur firent prendre le change sur leur valeur réelle et mutuelle. Ignorant peut-être que l'harmonie naît des contrastes, les qualités de l'un prirent, aux yeux de l'autre, l'apparence et les proportions d'un défaut; de là des malentendus, des querelles, des orages aboutissant à un divorce pour incompatibilité d'humeur. Plus tard l'expérience amena la réflexion et celle-ci les regrets. On oublia les causes du divorce pour n'en sentir que les inconvénients, et un jour vint que cet homme et cette femme, faits pour s'aimer et se compléter, rendus au sentiment de la justice, éprouvèrent l'un pour l'autre, quoique séparés, les atteintes de l'amour. Dès lors ils ne s'occupèrent qu'à trouver le moyen de renouer le lien brisé légalement; ce fut long, difficile; mais ils y parvinrent.

 

L'histoire ajoute que les enfants nés de cette réconciliation furent beaux, intelligents et vertueux. Aimable et spirituelle France, grave et savante Allemagne, ne serait ce pas là aussi votre histoire ?

 

Samedi 2 9janvier.

Ce matin, à l'ambulance, on m'annonça un employé de la sous-préfecture. Encore! M. le sous-préfet désirait savoir:

1° où le docteur REY était descendu la veille;

2° s'il était reparti. Je répondis avec un peu d'humeur que je n'en savais rien. « Le docteur n'a-t-il pas couché à l'ambulance? me dit l'employé. » «Le docteur n'est ni malade, ni blessé lui dis-je, et nous n'admettons personne à loger ici. » «Mais dans les combles? » riposta-t-il d'un air mystérieux. J'avoue que ce mot mit un terme à ma patience et je le congédiai en le chargeant de prier M. le sous-préfet de venir me questionner lui-même s'il avait quelque temps à perdre.

De pauvres parents sont venus aujourd'hui encore nous parler en pleurant de leurs enfants blessés ou prisonniers à Saint-Quentin. Leur affliction m'a décidée: je partirai seule, et ma foi, si les Prussiens confisquent la voiture et les chevaux qui m'y conduiront, j'essayerai de les leur racheter.

 

Les Sœurs de charité sont parfaites d'intelligence et de dévouement. Elles rendent d'excellents services à nos pensionnaires; elles me promettent de suppléer de leur mieux à mon absence; leur bon cœur leur fait plaider chaudement la cause de toutes ces pauvres mères. Il y a chez nos blessés un mouvement marqué vers l'amélioration; je pense que nous devons ici en général le succès du traitement suivi, d'abord au système de ventilation qui, bien établi dans ce beau vaisseau d'église, contribue à nous donner la condition la plus favorable à la guérison des blessures; ensuite aux bains émollients alternant avec les cataplasmes fréquemment renouvelés.

 

Nous constatons avec bonheur que l'état de nos deux plus grands blessés, dont j'ai déjà parlé, perd chaque jour du caractère de gravité qui nous alarmait. mlle NYSSENS a eu la bonne pensée d'organiser, parmi nous et les visiteurs de l'ambulance, une petite souscription en faveur de la famille du blessé du Nord; j'ai écrit à la fiancée du Provençal si tous deux recevaient bientôt des nouvelles de celles qu'ils aiment, leur contentement serait grand et leur convalescence plus hâtive peut-être. Que ne peut la satisfaction du cœur!

 

Dimanche30janvier.

Encore un incident à ajouter à l'histoire de Max ABEL. M. De TRY, le chef de la famille dans laquelle nous logeons, avait été désigné pour faire partie du poste qui gardait cette nuit l'hôpital militaire. Plus habitué à manier le violoncelle que le chassepot, notre hôte a trouvé bon d'abandonner son fusil dans le corridor et de s'en aller causer d'opéras et de musique avec le prisonnier.

 

La patrouille est venue, a trouvé le fusil tout seul et le garde national avec Max Abel. Voilà M. De TRY traduit de ce chef devant un conseil de discipline. On m'a prévenue que je suis placée sous la surveillance de la haute police et cela ne m'étonne pas; il semble que tous et tout conspirent pour me compromettre davantage aux yeux d'une population dominée en ce moment par la terreur.

On dit qu'après la dernière sortie de Paris, qui a été malheureuse pour les Français, un armistice a été proposé. Cette nouvelle est accueillie avec une grande joie par les pensionnaires de l'ambulance. Leur lassitude de la guerre est générale; tous nous disent que depuis plusieurs semaines, l'armée était découragée, sans confiance dans ses chefs, sans espoir dans le succès. Leurs récriminations contre les officiers sont violentes; ils les accusent sans cesse d'ignorance dans le métier de la guerre, d'insouciance et d'incurie à l'égard des soldats. Toutefois de ce chœur de récriminations acerbes, j'excepte les blessés appartenant au 20e bataillon des chasseurs. Ceux-ci proclament qu'ils avaient un fameux chef, ils racontent de lui des hauts faits de courage et de sang-froid; aussi lorsque le Commandant ***vient les visiter, ils reçoivent avec une sorte de fierté satisfaite les marques de son intérêt.

 

Ici, comme à Metz, comme en Allemagne, nous entendons formuler par les soldats de vives plaintes au sujet de l'intendance française. Ces soldats nous disent à quelles affreuses privations les soumettait parfois l'incurie de cette administration. Que de fois un jeûne prolongé a précédé et suivi pour eux la bataille ! Ils citent les endroits où, arrivant affamés, exténués, ils ne trouvaient que des tas de pains moisis ou gelés. Et les chaussures de carton! Nous avons pu nous convaincre, le jour de la déroute de l'armée du Nord, de leur mauvaise qualité par l'état dans lequel se trouvaient tous ces pauvres mobiles. Nous avons ici un certain nombre de blessés qui, ayant de plus les pieds déchirés par l'abandon de leurs souliers, seront longtemps encore hors d'état de marcher.

Nous avons reçu aujourd'hui la visite de deux membres du Comité anglais de secours aux blessés. Ils ont pris note du genre de vêtements et des comestibles qui nous seraient utiles. Dès demain nous recevrons des bas, des gilets, des couvertures de laine, des vins de Porto, de Sherry et de Madère, du Liebig et des viandes conservées; toutes choses excellentes, qui contribueront au bien-être et au rétablissement de nos blessés, car la disposition à l'anémie est à combattre chez la plupart d'entre eux.

Je partirai demain matin pour Saint-Quentin; le temps, qui s'est remis à la gelée, sera favorable à mon voyage; le terrain durci permettra à la voiture de passer aux endroits où la route est défoncée.

 

Mercredi 31 janvier.

Je reprends mon journal interrompu depuis dimanche; j'étais si fatiguée en rentrant hier soir de Saint-Quentin, qu'il m'a été impossible d'écrire. Mon expédition a réussi; j'ai ramené vingt-deux soldats blessés ou malades appartenant à peu près tous à ce département.

J'étais partie lundi de bon matin dans une affreuse voiture, à laquelle j'ai fait attacher le drapeau de la Croix-Rouge. M. l'Ingénieur en chef avait eu l'obligeance de me faire accompagner par un employé qui a pris place sur le siège; Mme BONIFACE, toujours bonne et prévoyante, avait fait mettre dans la voiture, au moment de mon départ, quelques provisions et un tabouret à boîte contenant de l'eau chaude. J'avoue qu'en franchissant les fortifications de cette ville, dans laquelle je m'étais résolument résignée, il y a quelques jours, à me laisser enfermer en cas de siège, j'éprouvais un vif sentiment de bien-être. Depuis dix jours, nous n'avions guère respiré d'autre air que celui de l'ambulance où nous passons toute la journée et parfois la nuit.

 

Malgré le froid très-vif de la matinée, je baissai la glace de la voiture et aspirai l'air pur et la liberté à pleins poumons et à cœur ouvert; cela me paraissait si bon de me retrouver tout à coup, après ces journées d'agitations, dans cette campagne calme et toute blanchie par la neige; arrachée, du moins pour quelques heures, au spectacle de la douleur et de la misère, délivrée de l'oppression que m'avait causée la crainte du blocus et du bombardement. Je passai sans trop de difficultés aux endroits d'où l'on avait enlevé les pavés, afin de retarder le passage de l'artillerie prussienne. A deux lieues de Cambrai, je rencontrai des uhlans qui me jetèrent des gut morgen (bonjours), je leur en envoyai aussi. Jusqu'à Saint-Quentin, je vis, presque à chaque pas, des soldat prussiens; à diverses reprises aussi, j'aperçus, se dirigeant vers des fermes, des chariots escortés de militaire qui s'en allaient en réquisition. Le long de la route, presque toutes les maisons isolées étaient vides. Les rare campagnards qui s'y montraient avaient l'air si tristes, découragés, et le spectacle de mendiants et d'enfants déguenillés, courant à côté de la voiture en demandant l'aumône, se répétait si fréquemment, que mes disposition sereines ne tardèrent pas à s'en ressentir. Arrivée a Châtelet, je descendis de voiture, pendant que mes haridelles se rafraîchissaient; je me vis aussitôt entourée de soldats prussiens, désireux d'apprendre quelque nouvelles concernant la conclusion de l'armistice. Je le leur donnait comme à peu près certain et devant commencer, disait-on, ce jour-là même. Ce fut pour eux l'occasion d'une grande joie. Eux aussi se disaient fatigués de la guerre préférant leur rapatriement à tout surcroît de victoire.

 

L'auberge étant pleine de soldats qui mangeaient, buvaient, fumaient et causaient très-bruyamment, je ne m'y arrêtai pas et me décidai à marcher, après avoir prévenu le cocher qu'il eut à me rejoindre sur la route. A quelques pas de là, une bonne surprise m'attendait : je vis venir à moi un officier prussien que je connaissais, l'ayant rencontré à Sarrebruck, où maintes fois nous nous étions retrouvés à la table d'hôte de l'hôtel Guepratte.

 

Après les exclamations de surprise et l'échange ordinaire des phrases de politesse, cet officier s'empressa de me donner, pour le succès de ma petite entreprise, toutes les indications nécessaires. Il s'émerveillait fort du hasard de notre seconde rencontre pendant la guerre. Je lui racontai toutes nos émotions éprouvées à Cambrai, à la suite de l'envoi du parlementaire et de la chute des bombes. L'officier m'assura que les Prussiens n'avaient jamais eu l'intention bien sérieuse de faire le siège de Cambrai. Que ne l'avions-nous su plus tôt! Il m'engagea à m'arrêter au village suivant, où je trouverais un Général, que j'avais vu aussi à Sarrebruck, et qui me donnerait à coup sûr, si je le désirais, disait-il, pour le Général commandant à Saint-Quentin, une lettre de recommandation.

Je serrai la main de l'obligeant Commandant, remontai en voiture et en redescendis bientôt à Billecourt. Le Général m'y accueillit avec grande courtoisie et s'empressa de me remettre quelques lignes pour le général ZUR LIPPE.

J'allais être dispensée ainsi d'exhiber, en arrivant, mes fameux certificats que j'avais par précaution mis dans ma poche, souhaitant toutefois de n'avoir pas à les en retirer.

J'arrivai à Saint-Quentin vers deux heures (…).